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démographie jeudi 22 mars 2012

Islam et fécondité: dernières nouvelles d’un fantasme

Maternité. Partout dans le monde, quoique à des rythmes différents, les femmes tendent à faire moins d’enfants, comme ici en Iran. (Raheb Homavandi/Reuters)

Maternité. Partout dans le monde, quoique à des rythmes différents, les femmes tendent à faire moins d’enfants, comme ici en Iran. (Raheb Homavandi/Reuters)

Démentant un cliché persistant, les pays musulmans ont connu ces dernières décennies un déclin brutal de leur fertilité. C’est ce que confirment les chercheurs, qui expliquent aussi qu’il n’existe pas de comportement reproductif spécifique aux femmes musulmanes

L’histoire commence par la fabrication d’un mythe. Celui d’un monde musulman uniformément voué à faire beaucoup (trop) d’enfants pour les siècles des siècles. Le mythe a sa bible: Facteurs affectant la natalité musulmane, de l’Américain Dudley Kirk. Parue en 1965, l’étude donne corps, scientifiquement parlant, au fantasme d’une démographie spécifique aux terres d’islam et rétive à la transition qui a vu, en Occident, s’imposer le modèle familial à 2 enfants.

Les thèses de Kirk ont durablement imprégné les esprits. Elles inspiraient encore, trente ans plus tard, Samuel Huntington, le prophète du Choc des civilisations: dans sa vision d’un Occident et d’un islam voués au conflit, la menace démographique occupe une place centrale.

Et pourtant: on sait aujour­d’hui que la conception du démographe américain a été spectaculairement démentie par les chiffres. Ces dernières décennies, le monde musulman a connu une transition démographique d’au­tant plus aiguë qu’elle était tardive: en trente ans, le nombre d’enfants par femme y a baissé de plus de moitié. En Iran, la baisse atteint 75%, elle tourne autour des 70% au Maghreb. Quand on sait que l’Europe a mis deux siècles pour passer de 5 à 2 enfants par femme, on mesure la violence de l’effondrement.

Ces chiffres sont connus, mais non encore métabolisés. A la fin de 2011, l’American Enterprise Institute, un think tank proche des républicains, publiait une étude sur le déclin de la fécondité dans le monde musulman, ce phénomène «passé étrangement inaperçu». Il y a quelques jours, le 12 mars, un éditorial du New York Times reprenait le «scoop»: finalement, la foule des «centaines de millions de jeunes gens sans grand-chose à faire» est appelée à se tarir. L’Occident ne sera pas submergé.

Spécialiste du monde arabe à l’Institut national d’études démographiques (INED) à Paris, Youssef Courbage rigole: «Ces gens-là découvrent l’Amérique! Cela fait un quart de siècle que nous avons commencé à documenter le phénomène. Notamment au Magh­reb, qui a joué un rôle pionner dans la transition démographique des pays arabes.» Aujour­d’hui, certains pays de la région ont carrément plongé au-dessous du seuil de renouvellement de la population: le Liban affiche un nombre moyen d’enfants par femme de 1,6. C’est un poil plus que la Suisse (1,49), mais moins que la France (2,02).

Mais le monde musulman ne se limite pas à l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Il comprend des pays comme le Niger (7 enfants par femme) ou la Bosnie (1,3), chacun à un bout du spectre de la fécondité mondiale. D’autre part, la transition démographique aussi tardive que brutale n’est pas une spécialité des terres d’islam: le Vietnam, le Brésil, la Thaïlande l’ont connue. Le fantasme rangé au placard, y a-t-il encore une pertinence à parler de la fécondité dans «les pays musulmans»?

Plus aucune, répond Youssef Courbage, si ce n’est pour «déconstruire le cliché». «Des trois religions monothéistes, toutes d’essence pro-nataliste, l’islam est celle qui l’est le moins.» Et le facteur explicatif central pour comprendre les différents taux de fécondité dans le monde reste, non pas la religion, mais le niveau d’instruction. S’y ajoutent, selon les cas, différents facteurs politiques ou sociologiques, dont les exemples ci-dessous offrent un échantillon.

En un mot comme en cent: l’homo islamicus démographique n’existe pas. Et le monde, loin d’aller au choc des civilisations, est engagé dans «une logique de convergence». C’est la thèse que défend le démographe franco-libanais dans un livre1 réponse à Samuel Huntington écrit à quatre mains avec Emmanuel Todd.

Le futur? Dans tous les pays du monde – bien qu’à des degrés et à des rythmes divers – les taux de fécondité sont à la baisse. A quel niveau se stabiliseront-ils, s’ils se stabilisent? La plupart des pays développés barbotent sous le seuil de renouvellement de la population (2,1): est-ce le destin convergeant de l’humanité?

Aux dernières nouvelles, un «schéma original de transition de la fécondité» se dessinerait au Maghreb: la fécondité des Algériennes repique, celle des Tunisiennes s’est stabilisée autour de 2,1. La plongée en dessous du seuil fatidique n’est pas inéluctable, suggèrent les auteurs d’une étude récente (lire plus bas).

Youssef Courbage est moins optimiste. Mais les démographes savent qu’on ne peut rien affirmer: la débâcle prédictive de Dudley Kirk leur a appris la prudence.

Iran, la pilule des mollahs

S’il y a un exemple qui pulvérise l’idée d’un lien «culturel» entre islam et haute fécondité, c’est l’Iran: du temps du shah et de sa société laïque, les Iraniennes faisaient 7 enfants par femme. Aujour­d’hui, elles n’ont pas le droit de se promener tête nue mais elles font moins d’enfants (1,8) que les Françaises (2,02).

La dégringolade a bel et bien commencé avec l’arrivée des mollahs, au début des années 1980. Ces derniers ont opté pour une politique «pragmatique», explique Youssef Courbage: la contraception – d’ailleurs présente dans la tradition sous la forme du coïtus interruptus – a été «fortement encouragée, et l’avortement toléré».

Ajoutez à cela que les Iraniennes ont un excellent niveau d’instruction et une présence forte sur le marché du travail, «y compris à des postes à responsabilités». Tout cela explique qu’elles réfléchissent à deux fois avant de faire des enfants. Et cette remise en cause de l’ordre familial ancien présage du futur du pays: «Comme démographe, je ne donne pas cher de la survie du régime iranien. Je ne sais pas quand ce sera, mais une nouvelle révolution est inéluctable.»

Israël et Palestine, fécondité de combat

Derrière le supposé facteur religieux, cherchez le moteur politique: la «guerre des berceaux» au Moyen-Orient illustre cette leçon démographique.

Jusqu’à la deuxième Intifada, la population palestinienne de la région affichait, malgré un niveau d’instruction et une urbanisation record dans le monde arabe, une fécondité exceptionnellement élevée. Une fécondité «de combat», tant il est vrai que Yasser Arafat exhortait les familles à avoir 12 enfants: «deux pour elles-mêmes et 10 pour la lutte». Ainsi, durant la première Intifada, la fécondité a augmenté jusqu’à culminer à 8,76 enfants pas femme à Gaza (1990).

Mais à partir de la deuxième Intifada, un basculement s’est amorcé: les mots d’ordre natalistes ont cessé d’opérer sur les Palestiniennes, tandis qu’augmentait la fécondité des femmes israéliennes juives, elles aussi vivement encouragées à procréer par une solide politique nataliste. En 2005, pour la première fois, la fécondité des Palestiniennes de Jérusalem-Est (3,94) passait au-dessous de celle des femmes juives (3,95). Aujourd’hui, si les Palestiniennes de Cisjordanie font en moyenne 3,8 enfants, celles de Gaza 4,9 et les Israéliennes juives en moyen­ne 3, dans les colonies juives de Cisjordanie, la fécondité frôle les 6 enfants par femme.

Youssef Courbage: «La paupérisation de la population palestinienne, surtout depuis la deuxième Intifada, a joué un grand rôle dans cette évolution, mais il y a eu aussi un changement dans les mentalités: la population palestinienne s’individualise, en même temps qu’on voit monter l’idéologie familialiste chez les juifs israéliens.»

Maghreb, le printemps démographique?

Après un déclin aussi brutal qu’inattendu dans les années 1980, on s’attendait à voir la fécondité au Maghreb plonger sous le seuil de renouvellement de la population. Mais voici venir une «nouvelle surprise», annoncent Zahia Ouadah-Bedidi, Jacques Vallin et Ibtihel Bouchoucha dans un article paru dans la revue de l’INED2: non seulement aucun de ces pays n’a encore passé le cap fatidique, mais la fécondité est remontée, en Algérie, de 2,2 à 2,9 en dix ans, alors qu’en Tunisie, elle s’est stabilisée au taux idéal de 2,1. Et même si, au Maroc et en Libye, elle continue de baisser (2,2 et 2,5 respectivement), les auteurs postulent l’existence, dans la région, d’un «schéma original de transition démographique».

L’originalité de ces pays, précisent-ils, est que la baisse de ces dernières décennies s’est «très largement appuyée sur l’élévation de l’âge au mariage»: les Libyennes convolent en moyenne à 33 ans, les Tunisiennes et les Algériennes à 30. Une évolution due, analyse Zahia Ouadah-Bedidi, à la conjonction entre les «nouvelles aspirations» des femmes et les «contraintes matérielles» qui freinent l’installation des jeunes couples. Ces dernières années, il semble que l’âge au mariage se soit stabilisé en Tunisie et ait baissé en Algérie, où le «petit retour à la paix» a joué un rôle.

L’«effet Printemps arabe» poussera-t-il les jeunes à briser le tabou du sexe hors mariage? Ou, au contraire, le renouveau islamiste va-t-il ramener les femmes à la maison? La multiplication des têtes voilées et barbues peut aller de pair avec la sécularisation des esprits, rappelle Youssef Courbage, qui ne croit pas à l’exception maghrébine et voit les pays de la région s’aligner sur «le modèle sud-européen». Les régions d’émi­gra­­­tion jouent un rôle considérable, note-t-il. Et si la transition démographique est plus rapide au Maghreb qu’au Machrek, c’est aussi parce que leurs ambassadeurs informels que sont les immigrés se tournent vers l’Occident dans le premier cas, vers les pays du Golfe dans le second.

1. «Le Rendez-vous des civilisations», de Youssef Courbage et Emmanuel Todd. Ed. Le Seuil, 2007.

2. «La fécondité au Maghreb: nouvelle surprise» in: «Population et Sociétés», N° 486, février 2012.

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