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l’interview de Laszlo Csaba samedi 10 mars 2012

«La Hongrie est entrée dans un cercle vicieux»

Laszlo Csaba, professeur d’économie à la Central European University à Budapest. (photo: dr)

Laszlo Csaba, professeur d’économie à la Central European University à Budapest. (photo: dr)

Professeur d’économie à la Central European University de Budapest

Le Temps: L’économie hongroise a vécu plusieurs années de récession ou de croissance faible. Est-ce en raison des répercussions de la crise financière?

Laszlo Csaba: Non. L’économie hongroise est entrée dans une phase de stagnation en 2006 déjà. La raison en est structurelle puisque la dernière réforme majeure ou privatisation date de 15 ans. Il y a eu beaucoup de discussions, mais très peu d’action. Il était pourtant clair depuis le milieu de la décennie précédente que la croissance allait ralentir.

– Pourtant, l’endettement public est important…

– Le déficit de l’Etat a été de plus de 5% au cours des 15 dernières années et les dépenses continuent non pas pour financer des investissements mais pour couvrir les pertes dues aux nombreuses inefficiences. En outre, le système est tel qu’il y a une désincitation au travail. Des actifs se trouvent dans une meilleure situation en travaillant au noir et en profitant de subventions qu’en étant régulés. Il faut aussi tenir compte du problème psychologique qui résulte du faible niveau de confiance entre les gens et encore plus envers l’Etat. Cela alimente les incertitudes et réduit la propension à épargner, à investir et, encore davantage, à recruter des employés. C’est un cercle vicieux. Nous pourrions en sortir grâce à l’innovation, mais les investissements dans la recherche et le développement manquent.

– La faible participation au marché du travail (55% des personnes en âge de travailler, contre 70% en moyenne dans l’Union européenne) ne pose-t-elle pas problème?

– Cela rend le système d’Etat providence complètement insoutenable. Ce d’autant que l’évasion fiscale est répandue, à cause de l’économie souterraine. S’il y a 5% de croissance de l’économie, les revenus du gouvernement ne vont pas croître de plus de 2 à 2,5%. La collecte de l’impôt est inefficace et les moyens d’être exonérés sont nombreux. 1,7 million de Hongrois paient complètement leurs impôts, alors que 3,3 millions vivent de leur retraite et 800 000 de subventions sur 10 millions d’habitants. Une personne active soutient plus de deux personnes. Sans compter les enfants.

– Vous êtes plutôt proche du gouvernement. Qu’est-ce que l’arrivée du Fidesz en 2010 change à cette donne?

– Son installation a créé un vent d’optimisme. D’abord parce qu’avec une majorité des deux tiers tout semble possible. Ensuite, le gouvernement a cru le consensus des analystes du marché qui voyaient la Hongrie retrouver le niveau de croissance de 4,5% qui a prévalu entre 1997 et 2006. Selon leur modèle, seul un choc externe peut faire dérailler la croissance. Une fois le choc amorti, elle repartira sur sa trajectoire. Or le ralentissement était structurel et pas conjoncturel, et il faut un ajustement structurel majeur. Il inclut un équilibrage des budgets, une meilleure collecte de l’impôt, une coupe des dépenses publiques, et une liberté aux entreprises d’investir comme elles le souhaitent. Très peu s’est en fait produit depuis.

– Le ralentissement mondial a cependant un impact…

– Oui, depuis juin 2011, l’économie globale a ralenti. Quel que soit le gouvernement hongrois, nous ne pouvons pas faire de miracle si l’incertitude prévaut sur les marchés. Cela augmente nos coûts de financement externes. Toutes les mesures prises pour limiter l’endettement partent en fumée si le forint s’affaiblit car une grande partie de la dette est libellée en devises étrangères. Nous sommes innocents dans la mauvaise gestion de la crise grecque. Mais il faut se rendre à l’évidence: nous sommes aussi la périphérie de l’Europe. Per se, nous ne devrions pas être un problème, mais les marchés nous perçoivent comme tel.

N’y a-t-il pas eu de réformes après la fin du communisme?

– Il y avait un débat entre les économistes et la classe politique. Les économistes, hormis les extrémistes, s’accordaient sur le fait que certains domaines demandaient des réformes structurelles, notamment du budget, de répartition du pouvoir entre le gouvernement local et national, du marché du travail, de la santé, des transports publics, du système d’imposition et des retraites. Du côté politique, qui vit dans son monde à lui et où la popularité à court terme est très importante, la logique est différente. D’une part, une réforme structurelle majeure prend du temps, et ce sera peut-être le gouvernement suivant qui profitera des retombées. D’autre part, le gouvernement précédent, comme l’actuel, pense qu’on peut se concentrer sur des moyens faciles. La «flat tax» [ndlr: de 16% sur tous les revenus], récemment introduite, en est un exemple. Elle doit stimuler l’offre. Or cela n’a pas marché aux Etats-Unis sous Reagan, pourquoi cela marcherait-il en Hongrie? Ces opportunités de moyens «faciles» de s’en sortir ont été épuisées.

– La situation de la Hongrie diverge de celle de ses voisins, pourquoi?

– La Roumaine, par exemple, a eu une décennie de croissance jamais vue avant la crise. Et elle retrouvera le chemin de la croissance. La Slovaquie a réussi à introduire l’euro et la Pologne a vu sa croissance atteindre 4% au dernier trimestre 2011. Ces économies se portent nettement mieux parce que la politique domine moins l’économie. La Pologne a aussi un déficit important, mais elle est plus crédible sur les marchés. Cela dit, nous ne sommes pas la Grèce, nous sommes plus proches du Portugal. Notamment en termes de consommation, d’intervention de l’Etat et nous avons également vécu une période de stagnation. Le Portugal n’est pas un cas désespéré, la crise peut être gérée, comme en Hongrie. Nous pouvons nous passer de l’aide du FMI. Elle permettrait cependant de renforcer la crédibilité, plutôt que de régler un problème de financement. Et aussi de pousser le gouvernement à entreprendre des réformes impopulaires.

– Vous parlez beaucoup de discipline budgétaire. Cela n’apporte pas de croissance. Quels sont les domaines dans lesquels la Hongrie se démarque?

– L’industrie pharmaceutique, médicale, ou l’ingénierie sont un exemple. Nous pourrions aussi devenir plus concurrentiels dans l’éducation supérieure. Dans l’agriculture, certains segments peuvent se démarquer dans le haut de gamme. Avec moins d’intervention de l’Etat, moins de taxes, les petites entreprises pourront fleurir. Et nous sommes un grand exportateur de voitures, ce qui paraissait inimaginable il y a 20 ans.

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