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enchères mercredi 30 novembre 2011

«Ce qui manque à un bijou dans un musée, c’est la vie»

La suite de rubis Cartier. (Christies Images 2011)

La suite de rubis Cartier. (Christies Images 2011)

Sur le bureau de Pierre Rainero, le directeur image, patrimoine et style chez Cartier, un immense recueil relié de cuir grenat sent la vieille coupure de presse. Juste à côté sont posés des fac-similés des dessins préparatoires du collier de la Peregrina, annotés de la main d’Elizabeth Taylor elle-même. Promenade guidée dans l’histoire

Il semblerait que ce soit après avoir retrouvé sa perle dans la gueule de son pékinois qu’Elizabeth Taylor ait confié la Peregrina à Cartier pour la monter sur un bijou inspiré d’un collier historique.

Oui, je l’ai lu dans son livre** (voir note p. 42). En tout cas, ce qui est intéressant, c’est qu’à chaque fois qu’Elizabeth Taylor a eu une pierre ou une perle historiques, c’est chez Cartier qu’elle est venue la faire monter. Cartier a été probablement le passeur de bijoux anciens européens aux Etats-Unis le plus important. On avait d’ailleurs vendu à Richard Burton le fameux diamant Taylor-Burton de 69,42 carats.

J’ai lu que n’ayant pas réussi à l’emporter sur Cartier pendant la vente aux enchères, il vous l’avait racheté?

Il nous l’a racheté, oui, mais la plus-value était symbolique. (Cartier l’avait emporté pour 1 050 000 dollars et l’a revendu pour 1 100 000, ndlr). En échange, on lui avait demandé l’autorisation de l’exposer dans nos vitrines. Il existe beaucoup d’images montrant la foule qui se pressait pour voir le diamant*. On a fabriqué un press-book avec toutes les coupures de presse de l’époque montrant l’effervescence autour de ce diamant. Nous en avons donné un à Elizabeth Taylor et gardé un autre chez nous. Vous pouvez le feuilleter…

C’est fou de voir tous ces gens faire la queue pour admirer un diamant dans une vitrine!

C’était quand même le premier diamant qui avait dépassé le million de dollars! Il avait un côté magique, mythique. En plus, il symbolisait l’histoire d’amour de Richard Burton et Elizabeth Taylor.

«And they lived happily ever after…» Ces mots, écrits à la fin de ce recueil, ne reflètent pas tout à fait la vérité…

(Rires). Ils datent de l’époque!

Que reste-t-il de ce collier?

Elizabeth Taylor a vendu le Taylor-Burton de son vivant et a gardé le collier. Par la suite, elle a fait monter certains diamants de ce collier en boucles d’oreilles. Elle les portait le jour de son dernier mariage. Elles sont dans la vente d’ailleurs.

Pour en revenir à la Peregrina,c’est Elizabeth Taylor qui a eu l’idée d’une monture historique?

Effectivement, c’est elle qui a eu l’idée d’un collier d’inspiration Tudor. Elle était venue avec une reproduction du portrait de Marie Tudor. Ces perles étaient l’apanage des rois et des reines. Ils avaient des collections de bijoux et de gemmes qui étaient ­connues et cela faisait partie de leur statut de les porter. Dans la tradition, qui va perdurer jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ces perles, comme les pierres, étaient souvent cousues sur les vêtements, et décousues, à chaque occasion. Voici des fac-similés des archives du magasin de New York avec les commentaires écrits en rouge par Liz Taylor. Elle avait demandé que l’on bascule tout en platine au dernier moment. C’est intéressant d’ailleurs. La rigueur historique aurait voulu que cette pièce soit montée comme sur le dessin, en or jaune. Mais cela aurait été trop premier degré. Quand j’ai vu ce bijou pour la première fois, ce qui m’a frappé, c’est sa modernité, malgré sa dimension historique.

Est-ce que la maison Cartier souhaiterait racheter cette pièce?

Nous avons une collection importante (plus de 1400 pièces, ndlr) mais sa vocation première n’est pas d’accumuler des pièces de valeur. Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’elles apportent du point de vue de l’évolution de notre style. La Peregrina est atypique à ce titre. Cela dit, toutes les pièces Cartier de cette vente nous intéressent: Le Taj Mahal, la parure de rubis aussi, qui est emblématique de la première partie des années 50.

Serez-vous présent lors de la vente?

Pas personnellement, non, mais la maison, oui. Mais nous n’avons pas le désir de tout racheter! J’avoue que je suis un peu partagé. A titre purement professionnel, j’ai envie que cette collection témoigne au mieux de nos créations, de notre savoir-faire, de l’évolution de notre style. Mais à titre personnel, ce dont je suis convaincu, c’est qu’un bijou doit vivre. Je trouverais séduisant de voir ces joyaux démarrer une nouvelle histoire avec de nouvelles femmes. Ce qui manque aux bijoux, dans un musée, c’est la vie…

C’était d’ailleurs le souhait qu’Elizabeth Taylor exprimait dans son livre: une fois disparue, elle voulait que ses bijoux revivent…

C’est ce qu’elle aimait! Pour la Peregrina, ou le Taj Mahal, cette notion de passation est évidente. Le plus beau diamant du monde, selon les critères officiels, peut manquer de charme, de personnalité. La joaillerie ne peut pas se résumer à la chimie et à une perfection mathématique. Il y a un enchantement qui naît des pierres. Et cette dimension-là, Liz Taylor y était sensible. Elle était une des rares personnes qui saisissaient la magie des pierres. Sa collection, la manière dont elle en parle, montre combien elle était séduite par les pierres elles-mêmes.

Pour porter la Peregrina après les reines d’Espagne et Liz Taylor, il faut être dotée d’une sacrée personnalité!

J’ai été témoin de cas où des personnes ont acheté des pièces historiques et n’ont jamais eu le cœur de les porter. Elles se sentaient totalement écrasées par l’image que ces bijoux avaient eue dans leurs vies antérieures. Ils ont été revendus d’ailleurs. Ils étaient inadaptés. Il y a une histoire derrière un bijou, ils ne sont pas interchangeables, ils s’inscrivent dans votre vie, comme des jalons, à la fois d’un événement et d’une personnalité.

La clientèle actuelle a-t-elle l’amour, la connaissance du bijou historique?

On vit une période très heureuse pour la joaillerie. On a connu des époques où la culture du bijou fut mise de côté au profit d’arguments économiques. Les pierres étaient perçues comme des investissements et la dimension artistique était secondaire. Cette culture a commencé à se reconstruire à partir du milieu des années 80, quand de grandes collections sont venues sur le marché et ont commencé à sensibiliser d’autres générations à cette dimension du bijou.

Vous pensez à la vente de la duchesse de Windsor?

Par exemple, oui, en 1987. Elle est la plus emblématique mais il y en a eu d’autres. Aujourd’hui, la clientèle a une approche de la joaillerie plus «marché de l’art». C’est une période très agréable pour un joaillier.

Ce doit être aussi très agréable pour une maison de vente aux enchères…

Les maisons de ventes ne sont pas les dernières à contribuer à mettre en avant la valeur artistique des pièces de joaillerie. Elles effectuent des recherches, et quand on nous sollicite, on participe, sous réserve de confidentialité. On ne peut pas tout révéler…

… Comme, par exemple, le prix qu’avait coûté la commande passée par Liz Taylor pour la Peregrina?

Oui, voilà, ça, on ne peut pas le révéler (rires) . Mais en parlant de cela, cette pièce n’a pas de prix! Il y a tellement d’angles différents sous lesquels on peut la considérer: son histoire, sa valeur intrinsèque, son appartenance royale, sa dernière propriétaire, qu’elle partira certainement à un prix très important.

Si l’on vous disait de choisir une pièce parmi toute cette vente, quelle serait-elle?

Je ne sais pas. Je suis très influencé par le côté radieux qui ressort du petit film où l’on voit Elizabeth Taylor recevoir un collier de rubis de Mike Todd*** (voir note p. 42). Cette pièce est définitivement associée à ce moment de bonheur. Je crois que j’aime cette parure pour ce moment-là, parce qu’elle est incarnée. N’y voyez aucune logique joaillière. Cette pièce est heureuse…

* D’après la presse de l’époque, quelque 6000 personnes par jour faisaient la queue devant la vitrine de Cartier pour voir le Taylor-Burton.

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