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Wyclef Jean lundi 13 juillet 2009

Eternel réfugié

(AFP)

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Le rappeur américain Wyclef Jean était samedi soir au Montreux Jazz Festival pour un concert d’anthologie. Odyssée et portrait sur scène

A la fin, ultime geste cannibale d’un public qui se repaît de sa rock star, Wyclef Jean se déshabille sur une table où les platines gisent, encore chaudes. Il signe ses attributs, baskets rouges que l’on s’arrache; tee-shirt blanc déchiré et jean sur une peau caleçonnée, voilée par le drapeau haïtien. Il est 3h30 du matin, cette nuit qui a commencé samedi. Les rares spectateurs qui n’ont pas encore grimpé sur la scène de l’Auditorium Stravinski ont l’impression qu’un train de vitesse leur a passé dans l’échine. Le concert de Wyclef à Montreux? Il a commencé bien plus tôt, sans musique, sur la terrasse d’un hôtel de front de lac. En face à face avec le musicien.

Wyclef est en survêtement. Cet après-midi de samedi, il est en retard. Le jour précédent, la maison de disques a dû annuler toutes les entrevues – l’homme était grippé. Jean était déjà un remplaçant, au pied levé, il prenait la place de sa commère des Fugees, Lauryn Hill, qui ne parvient plus à se tirer de sa mauvaise lune mélancolique.

La malédiction ne passe pas par Wyclef. Il déboule enfin, sourire carnivore sur dents de lait. Il vous parle d’emblée de Michael Jackson, auquel il livrera le soir un hommage en escalier, presque l’intégrale de Thriller avec Quincy Jones, le producteur, qui s’amarre toute la nuit sur le bord de la scène.

«Tout était écrit. Jackson est né en 1958. Si vous additionnez 19 et 58, vous obtenez 77. Il est mort le 25 juin, deux et cinq font sept. Il était le 7e enfant d’une famille de neuf.» On vous la fait courte. L’analyse numérologique de Wyclef donne lieu ensuite à une chanson «écrite dans l’avion pour Montreux», qui frise l’occulte.

Fils de prédicateur évangéliste, neveu de franc-maçon, petit-fils de prêtre vaudou, Jean a le sang herméneute. A ce concert, il demande un moment que toutes les lumières soient éteintes et il en appelle au retour de Michael Jackson. Zombies, fantômes et chimères nocturnes, tous rassemblés dans la grande salle de bois verni. C’est le côté burlesque caraïbe de Wyclef.

Le jour où il a réussi à rameuter ses amis Angelina Jolie et Brad Pitt en Haïti, pour de très bonnes œuvres largement photographiées, il les a conduits dans un temple vaudou de la périphérie de Port-au-Prince. Là, entre les bas-reliefs, les colombes et les chiens hurlant, Wyclef a été pris par l’esprit de Ti-Jean Petro, petit dieu serpentin qui lui sert de protecteur. L’aventure a fait le tour de l’île en moins de temps qu’il ne faut pour changer son statut Facebook. Wyclef est très Twitter, par ailleurs. Il s’est fait rabrouer par ses fans pour y avoir comparé Michael Jackson à Jésus. Depuis quinze ans qu’il est une star mondiale, qu’il a produit Santana, Shakira, Celia Cruz et d’autres qui ne demandaient que ça, il estime que le cours de sa pensée devrait être mis en ligne, en temps réel.

Wyclef, donc, après un récital inégal à la mémoire de Nina Simone, s’assied sur un piano queuté. Chacun sait qu’il est un guitariste convenable. Mais pianiste, ça non. Il veut jouer du «voodoo jazz», en ouverture, parce qu’il sait où il se trouve – dans le festival de Count Basie et Herbie Hancock. L’aplomb de Wyclef, 37 ans, qui ne maîtrise pas trop le clavier, mais y met une telle conviction que la foule finit par y croire. De même quand il se pose derrière une batterie, des congas; Jean voudrait être homme-orchestre, par la grâce performative de sa seule volonté. C’est la beauté vive de ce spectacle, qui dure plus de trois heures, son penchant foutraque, désorganisé, comme si l’événement auquel il aspire ne pouvait atteindre sa hauteur que dans l’improvisation.

Il chante plusieurs chansons de Bob Marley, son héros personnel, avec Toussaint Louverture, l’artisan de l’indépendance haïtienne, d’autres encore, sur lesquelles il ajuste sa voix anfractueuse, collée sur son modèle. Il passe des disques des Fugees, étale sa guitare sur une chaise pour gratter plus vite, redevient sérieux, grimpe sur la rambarde du balcon dans l’Auditorium Stravinski, y chante une dizaine de minutes avant de saisir une caméra. Le show pop par excellence, où la diva menace de se casser le cou. A un moment, il convoque Claude Nobs qui apparaît dans des lunettes à monture rouge qu’il n’a pas enfilées depuis les années 80. Nobs lui offre une montre très chère. On frôle les comices agricoles. Mais Wyclef, une nouvelle fois, chamboule l’affaire. Il se saisit de Nobs, directeur heureux qu’il trimballe sur ses épaules dans cent mètres de scène et retour.

Finalement, les barrières cèdent, qui séparent maladroitement les gens qui ont payé beaucoup des gens qui ont payé un peu moins (mais beaucoup tout de même). On est le matin, déjà dimanche. Personne ne songe à rentrer. Surtout pas Wyclef qui lance un sound system, avec le public qui l’encercle sur la scène; la sécurité ne songe même plus à sécuriser. On lui donne à signer des bouteilles, des tickets, des téléphones. Le pianiste Monty Alexander, géant du piano jazz qui a fait plus tôt une apparition, ne décolle plus. On écoute Nirvana, Kool Herc, Madonna, du vieux reggae.

Les lumières s’éteignent encore, «pour que les couples puissent faire l’amour». C’est la scène finale du Parfum de Süskind quand un homme, par sa seule présence, sa fragrance peut-être, fait tourner un concert en bacchanale.

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