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revue de presse jeudi 02 février 2012

Facebook, extension du domaine de la lutte

Le réseau de Mark Zuckerberg affole la bourse. (AFP)

Le réseau de Mark Zuckerberg affole la bourse. (AFP)

L’image houellebecquienne colle parfaitement aux projets du réseau social et de son irrésistible jeune patron, Mark Zuckerberg, qui tente depuis mercredi soir de séduire ses futurs investisseurs. D’énormes sommes sont en jeu, qui remettent sur le devant de la scène, au passage, le fameux «droit à l’oubli numérique»

Question initiale des Affaires.com: «Faut-il préparer sa mise?» Car «après des mois de spéculations et de tribulations, c’est fait», écrit Libération à propos de la «foire d’empoigne» en cours: «Wall Street «like» Facebook», qui a déposé mercredi le dossier de ce qui s’annonce comme la plus grosse introduction en bourse réalisée par la net-économie, chiffrée pour le moment à 5 milliards de dollars. «Amis et actionnaires – Facebook espère récolter 5 milliards», titre ainsi malicieusement Le Devoir de Montréal. Et «succès annoncé, mais sous condition», avertit Le Figaro, en fonction de douloureux précédents en matière d’explosions de bulles internet.

Il est d’ailleurs amusant de constater, comme Boursier.com, que cela a créé un «embouteillage monstre», qui «a failli avoir raison du site internet» de la Securities and Exchange Commission (SEC) hier!… «Les serveurs du gendarme de la bourse sont restés presque inaccessibles pendant les heures qui ont suivi la publication en ligne du dossier d’introduction du réseau social en ligne…» Selon le blog «AllThingsDigital» (lié au «Wall Street Journal»), ils fonctionnaient «en mode extrêmement ralenti […], et certains internautes n’ont pas pu s’y connecter malgré tous leurs efforts pour consulter le dossier Facebook. La SEC s’est efforcée d’augmenter la capacité des serveurs et affirme ainsi avoir évité un «plantage» complet…» Et de noter, sourire en coin, que «le dernier engorgement du site de la SEC remonte à huit ans, à l’occasion d’une autre introduction dans le secteur internet… celle de Google

Dans ce joyeux chaos, l’objectif de Facebook file le vertige: lever 5 à 10 milliards de dollars, ce qui valoriserait la société entre 75 et 100 milliards... Ce, «seulement» huit ans après la création de ce site internet et réseau social – qui revendique plus de 800 millions de membres – dans une chambre d’étudiant de Harvard par Mark Zuckerberg: c’est ce que Le Monde appelle «l’irrésistible extension du réseau». Et RTL de commenter, dans le portrait qu’il brosse de ce personnage qui «figure déjà parmi les légendes de la Silicon Valley: «La fortune sourit aux audacieux, cette maxime de Virgile citée par le jeune Américain sur sa page Facebook, semble convenir à merveille à un homme qui a lancé son entreprise à 19 ans et n’a jamais envisagé d’en lâcher les rênes.»

Le jeune patron a d’ailleurs exposé mercredi dans une touchante lettre aux investisseurs sa vision d’un monde meilleur quand il est «ouvert» et «connecté». Ce qu’il a décrit comme la mission essentielle de son entreprise. «Quand les gens s’expriment plus, écrit-il, même simplement avec leurs amis proches et leur famille – cela crée une culture plus ouverte, et conduit à une meilleure compréhension de la vie et du point de vue des autres», dans cette missive de quatre pages accompagnant le dossier en bourse de Facebook déposé mercredi et que le site ZDNet a traduite intégralement. Extraits choisis de ce morceau d’anthologie angélique mais néanmoins pas complètement désintéressé:

«Il y a un besoin énorme et une énorme opportunité pour connecter chacun dans le monde, donner à chacun une voix et aider à transformer la société pour l’avenir. […] Nous espérons renforcer la manière dont les gens se mettent en relation les uns avec les autres. […] Les relations sont l’essence pour découvrir de nouvelles idées, comprendre notre monde et, finalement, obtenir le bonheur à long terme. […] La plupart des idées et du code qui ont fait Facebook sont venus des gens géniaux que nous avons attirés dans notre équipe. […] Merci d’avoir pris le temps de lire cette lettre. Nous croyons que nous avons l’occasion d’avoir un impact important sur le monde et de construire une entreprise durable. J’ai hâte de bâtir quelque chose de grand avec vous.»

Pour un peu, on lui donnerait le bon dieu sans confession… «Mais cette stratégie a de quoi inquiéter les internautes», estime le Guardian, cité par Courrier international. «Car une fois cotée, argumente le quotidien britannique, la société […] sera soumise aux exigences de rentabilité de ses nouveaux actionnaires. Or ses revenus proviennent essentiellement de la publicité (le réseau social aurait déjà capté 16,3% du marché de la publicité en ligne). Pour satisfaire les annonceurs, Facebook devra utiliser de plus en plus les données personnelles de ses membres. Au risque de provoquer la colère de certains d’entre eux – et de les inciter à effacer leur profil.»

Voilà où le bât blesse. Cette «volonté du réseau social d’exploiter sans entrave les données personnelles de ses membres heurte de front la nouvelle politique européenne de protection de la vie privée. [Ce] qui n’augure rien de bon», écrit encore le Guardian/Observer, dans un article lucide, toujours lu et traduit par Courrier int’ et ironiquement intitulé «Bienvenue dans la mentalité Facebook…» Plus précisément, explique-t-il, «le 25 janvier, la Commission européenne a présenté un projet de «révision complète» de la directive de 1995 sur la protection des données personnelles afin de «mieux protéger la vie privée sur Internet» et de «dynamiser le commerce électronique dans l’UE». Parmi ses réformes figure «le droit à l’oubli numérique» qui devrait «aider les gens à mieux gérer la protection des informations en ligne» et leur permettre «de supprimer toute information les concernant si aucun motif légitime ne justifie leur conservation».

La même semaine, Facebook annonçait sur son blog officiel: «L’année dernière, nous avons lancé Timeline [le «Journal» dans la version française], un nouveau profil vous permettant de mettre en avant les photos, les publications et les événements qui racontent votre histoire. Dans les prochaines semaines, tout le monde passera à Timeline. Vous disposerez alors de sept jours pour le découvrir. Cela vous permettra d’ajouter ou de supprimer ce que vous voulez de votre profil avant que quiconque puisse le voir.» Notez au passage le ton autoritaire: «Tout le monde passera à Timeline.» Autrement dit: que ça vous plaise ou non.» Et ce, dans un contexte de concurrence accrue avec Google, ce qu’explique très bien l’article joliment intitulé «All together now» de l’Economist, cité par Eurotopics.

«Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que la Commission et une puissante société américaine s’apprêtant à entrer en bourse se dirigent droit vers l’affrontement, poursuit le Guardian. Et vous savez quoi? C’est Facebook qui est passée la première à l’offensive. La veille de l’annonce de la Commission, Sheryl Sandberg, directrice générale de l’entreprise, a fait un discours lors d’une conférence sur la technologie à Munich [la Digital Life Design Conference]. Le New York Times a parfaitement résumé son message: «Vous êtes inquiet pour votre vie privée? Vous feriez mieux de vous inquiéter au sujet de l’économie.» Traduction: si vous nous cherchez, vous les Euronuls, vous allez nous trouver.»

On ajouterait volontiers: «Et mêlez-vous de ce qui vous regarde. Car si moi, sur ma page Facebook, je veux danser dans une vidéo postée sur YouTube avec de la musique piquée sur MegaUpload et partagée sur Twitter, c’est mon affaire, c’est mon droit à la liberté.» Je n’invente rien, c’était en gros ce que l’on a pu voir hier soir dans le 19:30 de la TSR à propos du «vent de révolte planétaire» qui souffle actuellement sur Internet.

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