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La Toile francophone vendredi 17 février 2012

L’interminable controverse sur «Tintin au Congo»

(AP Photo/Yves Logghe)

(AP Photo/Yves Logghe)

Un tribunal belge a débouté un étudiant d’origine congolaise qui contestait le racisme de la bande dessinée d’Hergé. Il fera appel. Passage en revue des arguments d’une polémique

Des demandes recevables, mais non fondées. Vendredi dernier, le tribunal de première instance de Bruxelles a débouté l’étudiant d’origine congolaise Bienvenu Mbutu Mondondo dans le conflit l’opposant au éditions Casterman et à la société Moulinsart, qui gère les droits de l’œuvre d’Hergé. Le plaignant dénonçait le «racisme» de «Tintin au Congo». Le tribunal a jugé qu’il n’y avait pas, dans cet album de 1933, d’intention raciste, mettant fin à une «saga juridique de près de cinq ans», notait RTL Belgique. A noter que la justice belge a également débouté Casterman et Moulinsart, lesquelles réclamaient 15 000 euros pour «procédure téméraire et vexatoire».

Le site spécialisé Myboox rappelle qu’«aujourd’hui encore, Tintin au Congo reste l’un des albums les plus vendus du célèbre petit reporter». L’article rapporte des propos tenus par l’avocat des parties attaquées, en octobre dernier: «C’est l’époque de la Revue nègre de Joséphine Baker, de l’exposition coloniale de Paris. Hergé est dans l’air du temps, ce n’est pas du racisme mais du paternalisme gentil». Vendredi, à l’annonce du jugement, il a commenté: «C’est une décision saine et pleine de bon sens, selon laquelle il faut prendre une œuvre dans son contexte et la comparer avec les informations et les clichés de son époque.»

Un précédent britannique

Cette démarche suivait une décision, en 2007, de la Commission britannique pour l’égalité des races (CRE), qui avait sévèrement jugé l’ouvrage. Une dépêche de Panapresse, sur Afrik.com, racontait que «l’organisme britannique trouve scandaleux la manière dont les Congolais sont représentés dans cet album avec notamment de très grosses lèvres, «presque comme des animaux», selon un membre de la CRE. Dans un communiqué remis à la presse à Bruxelles, la CRE souligne que «sous n’importe quel angle, cet ouvrage est délibérément raciste».»

RTL rappelait qu’«une chaîne de librairies active en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis avait ainsi décidé de déplacer l’ouvrage de ses rayons «enfants» vers ses rayons «adultes» et d’y apposer un bandeau d’avertissement. Un éditeur sud-africain avait par ailleurs renoncé à faire paraître la BD en afrikaans. Quelques mois plus tard, «Tintin au Congo» sera retiré des rayons d’une bibliothèque new-yorkaise. Dans certains pays, l’album n’est pas édité car il est considéré comme «colonialiste» ou «cruel envers les animaux».»

Les motifs de la colère

Dans une interview à Afrik.com, Bienvenu Mbutu Mondondo s’est expliqué en 2009 sur ses motivations: «Un artiste a le droit de s’exprimer, il a le droit d’écrire sur tout. Mais il ne faut qu’on lui impose ce qu’il doit écrire. Au départ, Tintin au Congo n’était pas dans les plans de Hergé. C’était une commande des pères catholiques, de la propagande pour faire venir la main-d’œuvre au Congo. C’est un document qui ne reflète pas les pensées de Hergé. [...] Je sais que supprimer Tintin au Congo ne va jamais résoudre le problème. Il faut au contraire s’en servir pour combattre le racisme, en faisant de la pédagogie. Mais pour cela, il faudrait que Moulinsart accepte de discuter.»

En cours de procédure, le plaignant a reçu le soutien du Conseil représentatifs des associations noires de France, le Cran. Sur le ton ironique qui le caractérise, le site dédié à la vie du livre Actualitté notait ce lundi que «la décision du tribunal de Belgique [...] a fait sortir le Cran de sa boîte, comme un beau diable. La décision rendue vendredi dernier aura donc renvoyé le plaignant dans les cordes, mais le Cran ne l’entend pas de cette oreille (cassée, évidemment).»

Le Cran (voir son communiqué) dénonce une «argumentation absurde», en argumentant: «D’abord, il convient de juger les actes, et non pas les intentions. Le problème n’est pas de sonder le coeur et les reins d’un homme qui est mort depuis longtemps, le problème est de savoir si Tintin au Congo diffuse oui ou non un message raciste, encore aujourd’hui en 2012, ce qui est difficilement contestable. Qu’Hergé ait eu une «intention» discriminatoire n’est pas la question. Qu’il ait un effet raciste, voilà le problème.» Lundi, le plaignant annonçait son intention de faire appel.

«Esprit paternaliste»

Une dépêche reprise entre autres par Saphirnews rappelle qu’Hergé lui-même avait exprimé ses regrets: «L’auteur des Tintin [...] avait lui-même en fait son mea-culpa avant sa mort en 1983 sur cet album [...]. «J’étais nourri des préjugés du milieu dans lequel je vivais. C’était en 1930, je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque (...). Je les ai dessinés, ces Africains, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique. Si j’avais à le refaire, je le referais tout autrement, c’est sûr».»

L’usage de l’héritage d’Hergé reste toutefois variable, et souvent malicieux. Afrik.com relevait qu’à Kinshasa, «les artistes congolais reproduisent allégrement les dessins des aventures de Tintin, qu’ils revendent notamment aux touristes belges qui les recherchent spécialement. Certains touristes font faire le dessin de la couverture de l’album avec par exemple « Albert au Congo» à la place de «Tintin au Congo».»

Les détournements de l’imagerie tintinesque sont fréquents dans la nouvelle bande dessinée congolaise. Et RTL de noter encore que «malgré ses nombreux détracteurs, l’album a également des fans, notamment en Afrique, où de nombreux objets dérivés inondent les marchés de souvenirs locaux. La ministre congolaise de la Culture, Jeannette Kavira Mapera, avait ainsi qualifié la bande dessinée de «chef-d’œuvre» lors de l’ouverture du premier festival de la BD de Kinshasa, en octobre 2010.»e

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch

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