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«Un Roman russe et drôle» par Catherine Lovey

Ecrire un roman russe et drôle autour du destin de Khodorkovski, oligarque déchu, c’est le pari de Catherine Lovey qui signe un troisième livre très réussi.

En bordure de ville, dans le jardin enneigé, les boules de Noël grelottent encore aux arbres de l’entrée. A l’intérieur, quatre chats se moquent du froid. A midi, une grande fille rentrera de l’école, voudra manger. Un fils de 20 ans vit encore à la maison. Un mari, des enfants: contrairement à l’héroïne d’Un Roman russe et drôle, Catherine Lovey est bien ancrée dans la «vraie vie». Même si cela ne lui est pas facile, elle se prête avec sincérité au jeu des questions, prête à accompagner le livre qui vient de sortir. C’est le troisième et elle a appris qu’on l’interrogerait sur sa façon de travailler, son rapport à l’écriture, toutes choses intimes, intuitives pour elle, si éloignée du milieu littéraire par ses études et sa pratique du journalisme.

Samedi Culturel: «Un Roman russe et drôle» affirme son ambition dans le titre. Quels liens avez-vous avec la Russie?

Catherine Lovey: C’est un fantasme qui remonte à l’enfance. J’ai grandi dans un petit village de montagne, mes parents étaient paysans. Les livres étaient la seule ouverture au monde et il n’y en avait pas beaucoup chez nous. Mais il y avait les contes, Michel Strogoff, la bibliothèque de mes oncles qui avaient étudié. Une fois, comme nous roulions vers le Valais, ma fille m’a demandé: «Il y a quoi derrière les montagnes?» J’ai reconnu ma propre question, et les livres y répondaient: l’immensité, les vastes espaces. Plus tard, la lecture des grands romanciers m’a confirmé que c’est vraiment ma famille littéraire, avec Tchekhov aussi. Mon tout premier voyage en indépendante, à 20 ans, en 1987, a été pour ce pays. Je n’y vais jamais en touriste, je vis chez les gens, avec eux. J’y suis retournée plusieurs fois, pour préparer ce livre, pas en journaliste, mais en retrait, en observation. Je me débrouille en russe, mais j’ai raté mon histoire avec la langue, par manque de temps. Elle est tellement riche, ses méandres sont si complexes, je suis sûre que cela influence la façon de penser, de se situer dans le monde. Quand j’écris, je me demande souvent s’il n’y a pas en russe un terme plus précis.

Pourquoi avoir choisi la figure de Khodorkovski?

C’est la première fois que je prends un personnage réel. Quand il a été arrêté en 2003, je me suis dit immédiatement que je voulais le mettre dans un roman. Pour moi, c’est vraiment «un héros de notre temps». Notre génération n’a pas de dissidents ou de résistants à admirer, ni de messie à la Mandela, plus d’utopie. La dernière fois qu’on a pu espérer un monde différent, c’était à la chute du Mur, et on savait d’avance que ça ne marcherait pas. On est sans illusions. Et voilà un homme qui a su profiter des opportunités. Ce n’est pas un héritier. Par ses propres moyens, il devient l’homme le plus riche de Russie, donc le plus puissant, le plus habile. L’affaire Yukos est une reprise en main du pouvoir, un traumatisme énorme. Cet homme a tout à perdre, il a les moyens de fuir et il reste, il se laisse déporter en Sibérie, rejoignant la grande Histoire russe. Tous les autres sont partis ou ont fait allégeance au pouvoir. Jamais je n’aurais osé inventer une telle figure. Il n’est pas seulement l’homme sacrificiel. Je ne prétends pas percer ce mystère mais je peux l’approcher avec ironie et prudence. Pour moi, l’écrivain n’est pas quelqu’un qui sait la vérité, il n’a pas à s’engager.

Vous avez étudié l’économie, la politique, puis la criminologie. Pourquoi pas les lettres?

Surtout pas les lettres. Je n’ai pas un rapport académique à la littérature. Je me suis donné comme choix la médecine ou le rapport au monde. J’ai opté pour le monde d’abord. Par la suite, c’était trop tard pour la médecine. J’ai choisi la criminologie, parce que je me suis toujours demandé pourquoi on considérait les crimes de sang avec tellement plus de sévérité que les crimes économiques, les trafics d’armes, la corruption, les réseaux de prostitution qui font pourtant tant de victimes.

Vous êtes journaliste de métier. Quel est votre rapport à l’écriture littéraire?

J’ai toujours voulu écrire mais je considérais que je n’en avais pas le droit. A 24 ans, j’ai tout brûlé. Il m’a fallu dix ans pour oser m’y remettre. Je ne pourrais pas me dire écrivain. Mon premier critère est de ne pas ennuyer la lectrice que je suis. Je n’ai pas de plan. Si je sais ce qui va se passer, il me faut trop de force pour continuer. Je travaille à l’instinct. Quand la matière du livre, la «maison», est construite, je retravaille les finitions. Les personnages doivent exister pour de bon. De livre en livre, je place la barre plus haut. C’est une grande angoisse parce que le fait d’écrire de la littérature ne justifie pas l’absence au monde pendant qu’on s’y consacre. C’est pourquoi j’aime garder des activités de journalisme qui m’ancrent dans la réalité. Le temps de l’écriture littéraire est antinomique des contraintes de la vie de tous les jours. J’ai toujours peur de ne pas avoir le souffle d’aller au bout. Il me semble que la Sibérie est aussi, dans mon livre, la métaphore de l’écriture: l’espace, la durée, la solitude.

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