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Henri Cartier-Bresson, des «choix décisifs»

Une rétrospective est consacrée au photoreporter français, à Zurich, plus de cinquante ans après la dernière

Trois gosses courant sur une plage: une image de Martin Munkácsi. Un coup de pied au cul, écrira bien plus tard Henri Cartier-Bresson: «J’ai soudain compris que la photographie peut fixer l’éternité dans l’instant.» Ainsi débute la rétrospective consacrée par le Museum für Gestaltung au photoreporter français le plus célébré dans le monde. Une exposition de cette ampleur n’avait pas eu lieu en Suisse depuis 1956, Cartier-Bresson n’en était alors qu’au mitan de sa carrière.

Comment raconter une vie, une œuvre, un siècle presque, en 220 images? L’artiste s’est chargé lui-même de faire le tri, lors du lancement de sa fondation parisienne en 2003 – un an avant sa mort. Le Musée des Arts appliqués reprend la sélection présentée alors à la Bibliothèque nationale de France. Quelques tirages en très grand format ont été ajoutés, ainsi que les films réalisés par le photographe et plusieurs magazines illustrés de ses reportages.

Des premières images exposées, un séjour au Mexique en 1933-34, aux dernières, l’Europe de la fin des années 1960, Cartier-Bresson étincelle. La recette est – presque – toujours la même: de l’humain et de la géométrie. D’abord, le Parisien choisit un fond graphiquement intéressant, puis il saisit la vie lorsqu’elle entre dans son cadre. Comme un chat sautant sur une souris. Jeux d’ombres, de reflets, de regards ou de symétries, des photos déjà mille fois regardées révèlent encore des niveaux de lecture, à les considérer de plus près. «Ce qui est important, c’est la géométrie. Le sentiment, tout le monde en a», aimait à répéter HCB, un observateur avec un compas dans l’œil.

Lorsque ce fils de cotonniers aisés publie Images à la sauvette en 1952, la traduction anglaise donne naissance au fameux concept de «l’instant décisif». «En réalité, il y a toujours plusieurs variantes d’une même scène et Cartier-Bresson brûlait ses négatifs, souligne Christian Brändle, commissaire de l’événement et directeur du musée. On voit bien qu’il s’agit chez lui d’un choix décisif plus que d’un instant décisif.» Occupant une salle de l’exposition, les fac-similés du fameux «Scrapbook» démontrent cela à la perfection. Nous sommes en 1945; le MoMA, pensant que Cartier-Bresson est mort à la guerre – il a été fait prisonnier trois ans – prépare une exposition posthume. Ayant vent du projet, le reporter décide de s’y associer. Il rejoint New York en 1946, s’achète un carnet d’esquisses et y colle les images qu’il souhaite proposer; la plupart des sujets sont photographiés de trois ou quatre manières différentes, avant que le professionnel ne tranche lequel deviendra l’instant décisif.

Fascinant, le Scrapbook résume la carrière du photographe de 1931, premier séjour en Côte d’Ivoire après la révélation de Munkácsi à la Libération. En tournant les pages, c’est un morceau de siècle qui défile, des bouts du monde, des acteurs de boulevard ou d’opéra. «Promeneur lucide», selon son biographe Pierre Assouline, Cartier-Bresson a pointé son objectif vers des putes mexicaines, des évangélistes londoniens, des vacanciers en bord de Marne, des gamins de la rue, Braque, Matisse, des paysans. Les clichés de ce carnet sont ses derniers tirages: «C’était un fils à papa, il avait horreur de développer», note Christian Brändle. Quelques annotations bancales les accompagnent. Celle-ci, émouvante, sous une image de corbillard: «En voyant cette photo, Ghandi a dit: la mort, la mort, la mort, la mort et ½ heure après, il était tué».

Seconde partie de l’exposition, les événements mondiaux couverts par le reporter. En 1947, après une commande loupée pour Harper’s Bazaar, le photographe humaniste fonde le collectif Magnum avec Robert Capa, David Seymour et George Rodger. Les quatre amis posent trois conditions aux journaux: le respect du cadrage, de la légende et la mention de l’auteur. Ils se partagent le monde et Cartier-Bresson prend l’Asie – sa femme vient de Java. A partir de là, les commandes affluent, pour Life notamment. Le Français couvre les funérailles de Ghandi, l’arrivée des communistes à Pékin, il est le premier photographe de l’Ouest à se rendre en URSS après la mort de Staline.

Au-delà des images, connues et redécouvertes, l’intérêt de la rétrospective zurichoise est de montrer les films de Cartier-Bresson et son hésitation entre un art ou un autre. Près de dix ans après avoir étudié la peinture aux côtés d’André Lhote, HCB décide de se jeter dans le cinéma. Econduit par Buñuel, il assiste Renoir, puis se rend en Espagne pour réaliser des documentaires pro-républicains. «Ces films sont de la pure propagande mais nous avons décidé de les projeter car ils permettent de voir le monde à travers les yeux de leur auteur, indique Christian Brändle. Ils sont esthétiquement très intéressants; vous pouvez stopper la vidéo à n’importe quel moment et vous obtenez du Cartier-Bresson. Les proportions, la géométrie, l’échappée laissée d’un côté ou de l’autre des personnages sont là.» Quelques autres suivront, sur la libération de Paris – Le Retour – ou la Californie des années 1960. En 1974: Cartier-Bresson pose son Leica pour se remettre au dessin.

Henri Cartier-Bresson, jusqu’au 24 juillet, Museum fur Gestaltung, Austellungtsrasse 60, Zurich. Rens. www.museum-gestaltung.ch

Cartier-Bresson assiste Renoir, puis se rend en Espagne pour réaliser des documentaires pro-républicains

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