BILAN

A Avignon, on a senti la fin de la civilisation

La 66e édition du festival tire le rideau sur 20 jours de danse et de théâtre. 135 000 spectateurs ont profité d’une offre forte et passionnante

«C’est une très très grande édition du Festival d’Avignon.» Celui qui parle avec tant d’enthousiasme est un fin connaisseur de la chose théâtrale et chorégraphique. Pierre Lepori, chroniqueur à la Radio suisse italienne et à Espace 2, a vu 25 des 42 spectacles programmés par Hortense Archambault et Vincent Baudriller, actuels directeurs qui céderont leur place à Olivier Py en 2014. Il salue la qualité exceptionnelle de l’offre de 2012. «D’un côté, les grandes pointures ont donné le meilleur de leur talent. De l’autre, de nouveaux venus, comme l’Allemand Nicolas Stemann ou le Suédois Markus Ohrn, sont très prometteurs.»

Mais encore? Qu’est-ce qui fait le caractère exceptionnel de cette édition, puisque l’alliage valeurs sûres - talents en devenir est une habitude dans la Cité des Papes? «C’est l’excellence du carré d’as: William Kentridge, Thomas Ostermeier, Romeo Castellucci et Christoph Marthaler», répond le journaliste. Sans oublier, bien sûr, Simon McBurney, artiste associé du festival, dont l’utilisation raffinée de la vidéo dans Le Maître et Marguerite a ensorcelé la Cour d’honneur du Palais des Papes.

Le public confirme l’engouement de ce spécialiste. Pour la 7e année consécutive, la fréquentation a dépassé les 90%. Plus de 135 000 personnes se sont pressées aux 42 spectacles de l’affiche, dont 28 ont été des créations et 16 donnés en langue étrangère surtitrés en français.

Vingt-huit créations. Un chiffre qui dit beaucoup de l’audace du duo de directeurs. A l’inverse d’Edimbourg, autre grand rendez-vous de la scène européenne qui montre essentiellement, telle une vitrine, des spectacles déjà créés, le Festival d’Avignon prend de vrais risques en produisant des spectacles à l’état de projets. Bien sûr, quand le metteur en scène s’appelle Thomas Ostermeier, le risque est mesuré. Mais quand il s’agit du peu connu Nicolas Stemann à la mise en scène d’un texte de la très corrosive Elfriede Jelinek (Les Contrats du commerçant), l’affaire est moins assurée. «Et cet artiste n’a pas été programmé de manière confidentielle, observe Pierre Lepori. La salle où Stemann a présenté son travail comprenait 700 places. Si c’est l’hécatombe, ça fait beaucoup de mécontents.»

Quels points forts encore dans ce 66e Festival d’Avignon? Le retour de la vidéo, outil cher à Simon McBurney, qu’on a retrouvé dans Disgrâce du Hongrois Kornel Mundruczo ou chez les Libanais Lina Saneh et Rabih Mroué. Ces deux artistes ont décroché la palme du spectacle le plus étrange, en proposant, dans 33 Tours et quelques secondes, une réflexion sur le suicide, sans comédien mais avec écrans virtuels. Ou comment les conversations de Facebook s’affichant en temps réel ont tenté d’expliquer la disparition d’un jeune militant politique. Ce spectacle, ainsi que Disabled Theater, où le chorégraphe Jérôme Bel travaille avec des comédiens handicapés mentaux, seront à l’affiche de La Bâtie - Festival de Genève, en septembre prochain.

Au niveau des thématiques abordées, un vent d’impasse politique, voire de fin de civilisation, a soufflé. Nombre de spectacles (15%, Un Ennemi du peuple, Les Contrats du commerçant) ont dénoncé l’arrogance du monde économique. D’autres ont carrément orchestré des enterrements de première classe. Ce fut le cas de La Mouette, seconde grande création de la Cour d’honneur, que le Français Arthur Nauzyciel a voulue spectrale. Ce fut le cas aussi de The Four Seasons, tonitruante et bouleversante quête du trou noir par Romeo Castellucci. Ou de Conte d’amour. Sous ce titre trompeur, le Suédois Markus Ohrn est revenu sur l’affaire Fritzl, cet Autrichien qui a séquestré et engrossé sa propre fille. Le spectacle, terriblement dérangeant et interprété uniquement par des comédiens masculins, a marqué beaucoup d’esprits. L’époque est aux grandes mutations. Le Festival d’Avignon en a témoigné dans ses créations.

Avec ses 28 créations, le festival confirme sa capacité à prendre des risques sur des projets

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