livre

L’énergie du désir retrouvé vivifie l’écriture de Catherine Safonoff

Récit distancié d’une cure analytique, «Le Mineur et le Canari» fait jouer aux mots un jeu subtil, drôle et émouvant, finement réglé. Un constant bonheur de lecture

Genre: roman
Qui ? Catherine Safonoff
Titre: Le Mineur et le Canari
Chez qui ? Zoé, 180 p.

«Le Mineur et le Canari»: le titre intrigue, lourd et léger à la fois. De quoi parle ce livre? «D’une septuagénaire qui s’amourache de son psy», répond la narratrice au Docteur Ursus, son analyste. C’est là le résumé un peu abrupt d’un récit qui semble fonctionner, il est vrai, comme une cure, par associations, divagations, jeu avec les mots, avancées et rechutes (on tombe souvent au cours de cette traversée). Mais on est là dans la littérature et les fragments s’agencent avec une élégance et une légèreté telles qu’on traverse avec allégresse ce qui se révèle, au bout du chemin, avoir été un parcours semé d’embûches et de pièges.

De livre en livre, depuis L a Part d’Esmé en 1977, Catherine Safonoff tisse toujours sa toile avec les fils de sa vie. Comme avant Galilée était le livre du père, Au nord du capitaine, celui d’un amour difficile, Autour de ma mère prenait congé d’une relation difficile. «Je ne suis pas créatrice», prétend-elle contre l’évidence d’une œuvre importante. Les fragments de son vécu, agencés selon une cohérence qui s’impose dans le mouvement, se transforment en un jeu de miroirs scintillant où l’on reconnaît, diffractés, les fragments du sien, comme dans tout vrai livre.

Le mineur emmène au fond du puits un petit oiseau qui donnera l’alerte de la fuite de gaz. «A propos des personnages, mineur, docteur, l’oiseau et moi-même, nous étions tous un peu de chacun», écrit Catherine Safonoff au terme de cette plongée, dont elle émerge le jour de la Résurrection. «Maintenant le plombier ouvre les fenêtres, ferme l’arrivée du gaz, mastique la fuite, et le mineur décroche la cage et remonte à l’air libre avec l’oiseau vivant.» Le récit s’ouvrait pourtant sur un paysage dévasté. Une femme «en dépression sévère» et en panne d’écriture – on ne sait trop laquelle précède l’autre – ressent durement le vieillissement, l’usure du désir, l’inadéquation entre l’apparence fanée et la vigueur des sentiments. Elle s’adresse à un médecin, un «addictologue» auquel elle devient «accro». Un amour impossible, enfermé dans le cadre de la cure, sans risques. «Prenez-moi, gardez-moi», supplie-t-elle. Il le fait, dans les strictes limites du contrat. Dans un sursaut de réalisme, elle, qui semble avoir toujours eu des difficultés avec l’argent, en calcule le coût, quatre francs la minute.

Le Docteur Ursus l’aidera à évaluer ce qu’elle vaut, quel est son prix. Cet ours élégant, cet échassier aux habits soigneusement choisis donne «une impression de radicalité et de hauteur, de singularité, de solitude, de table rase». Sur cette table vont venir se poser rêves et angoisses, le sentiment omniprésent de la faute et, parfois, de la révolte. Le récit se déroule dans les marges des séances, selon un enchaînement fluide d’associations. La maison, protectrice, est un personnage central, et son jardin, la chatte grise, les oiseaux; parfois passent des amis, les filles de la narratrice, son petit-fils. Les relations humaines sont com­plexes, souvent importunes, en porte-à-faux. Il faut apprendre à «digréer», lui dit un jour le remplaçant du Docteur, «le contraire du verbe agréer». Il a raison, mais ce n’est pas avec ce médecin suave qu’elle veut continuer, c’est avec celui qu’elle aime déjà, qu’elle se risque à supplier: «Je vous demande instamment de ne pas m’abandonner.» Elle prend un risque inouï, calculé, car elle sait bien qu’ici, «nous ne sommes pas dans la vraie vie», et que «ce qui se passe ici n’a que la vérité du théâtre».

Par la grâce des minuscules événements de la vie quotidienne, des réminiscences d’amours et d’amitiés passées, de violences aussi, qui s’appellent les uns les autres au fil de 80 petits chapitres aux titres entraînants. Beaucoup de lectures – Quignard, Kafka, Perec, Bergounioux, Ernaux – jamais pédantes, aussi familières et savoureuses que les pruneaux du jardin et les raisins de la treille. Des chutes de vélo, des accidents, des maladresses, sauvés du pathétique par un sens aigu du burlesque et du dérisoire, préservés de l’amertume par une forme très subtile d’humour. Qu’est-ce qu’un travail analytique, sinon une descente au fond de la mine où gisent les mots? La narratrice va donc «au charbon», rapporte des scories et en tire des pépites, en alchimiste magistrale. A la fin, «le filon est épuisé, et par coïncidence, je le suis également», constate-t-elle, en une fin apaisée.

En exergue figure une citation énigmatique de Claude Lévi-Strauss: «En passant de l’homme à la femme, le verbe s’est fait chair.» Voici l’épineuse question de l’écriture féminine. «Quand j’ouvre un livre dans une librairie sans lire le nom de l’auteur, je sais tout de suite s’il s’agit d’un homme ou d’une femme.» C’est aussi évident quand on ouvre un livre de Catherine Safonoff. Une femme écrit par son corps, un acte «particulièrement antifamilial et antisocial». Une «anormalité» qui confère à ce livre drôle et bouleversant une proximité qui devrait inviter tout un chacun, homme ou femme.

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Christian Bobin

Cité p. 137

«Jadis au Creusot il y avait des mines. Pour être avertis de la présence de gaz, les mineurs emmenaient avec eux au fond des galeries quelques oiseaux chanteurs»
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