Rencontre

Joël Dicker: «J’ai tout dans la tête, c’est comme ça que j’avance»

Il ne l’a pas eu. Tout juste de retour de Paris et de la fièvre soulevée par le Prix Goncourt, le jeune écrivain genevois revient sur le succès de «La Vérité sur l’affaire Harry Quebert»

Le rendez-vous est fixé au café Montbrillant derrière la gare Cornavin à Genève. Il n’est pas si tard, mais il n’y a déjà plus de croissants. Joël Dicker file en acheter dans une boulangerie à côté. Le temps pour nous de nous remémorer son parcours fulgurant de jeune écrivain. En moins d’une année, il est passé du statut de parfait inconnu à celui de finaliste du Prix Goncourt. La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, thriller littéraire haletant, n’a pas eu la palme, mais continue de s’arracher dans les librairies.

Samedi Culturel: Comment vous sentez-vous après cette attente déçue du Prix Goncourt?

Joël Dicker: Je me sens serein. Je suis soulagé sans doute de la montagne d’ennuis que m’aurait réservée le prix. Je suis content pour Jérôme Ferrari parce qu’en plus d’avoir écrit un bon roman, c’est quelqu’un d’éminemment sympathique.

Vous prenez les événements avec une sagesse qui surprend chez quelqu’un de 27 ans.

Pourtant, j’ai l’impression d’avoir pris 10 ans ces deux derniers mois et encore 10 ans le jour de la remise du Goncourt!

A ce point-là?

J’ai beaucoup appris. Sur le milieu littéraire, sur les rapports humains en général. J’ai ouvert les yeux sur le fait que tout le monde n’a pas forcément envie de faire de la vie une fête. Il faut l’accepter. Je n’avais pas mesuré combien les gens pouvaient se montrer vicieux et jaloux face au succès. C’est mon côté naïf et juvénile. Ça prend à la gorge au début. Et puis, on comprend que ce n’est pas important en fait. J’ai appris que le jour même de la remise du Goncourt, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert a reçu le Prix des lecteurs de la bibliothèque de Creil près de Paris. Je trouve ça très touchant. Parce que la beauté d’un prix, c’est le partage avec les lecteurs. C’est ce qui me motive en tous les cas.

Vous parliez des ennuis que vous aurait apportés le Prix Goncourt?

A la première sélection du Goncourt, vous êtes le gentil type qui remplit la case du jeune de service. Les gens vous disent que c’est formidable d’être dans la première sélection, que vous ne serez sans doute pas dans la deuxième, mais qu’il ne faut surtout pas être triste. Ensuite, vous vous retrouvez dans la deuxième sélection. Puis dans la troisième. Ceux qui vous aimaient bien vous aiment encore plus, c’est très sympathique. Mais ceux qui vous regardaient déjà d’un drôle d’œil commencent à vous demander des comptes et vous devenez l’homme à abattre. Beaucoup attendent le faux pas, le mot de travers, l’interview de trop. Ce n’est pas le fait que le livre soit critiqué, c’est très bien qu’il le soit, c’est la vie normale des livres. Ce qui est pesant, c’est quand on sent que ce qui est visé, ce n’est pas le livre mais l’auteur parce qu’il a écrit un livre populaire, pas assez littéraire, pas assez ci, pas assez ça. Avec le Goncourt, les attaques auraient pris un tour féroce.

Un des membres du jury, l’écrivain Patrick Rambaud, a lâché, juste après l’annonce du résultat, que votre livre était un bon roman de plage avec de mauvais dialogues. Comment l’avez-vous pris?

Chacun peut penser ce qu’il veut et dire que c’est un mauvais livre. Ce qui est dommage en revanche, c’est de toujours considérer le livre comme une affaire extrêmement sérieuse, réservée à quelques-uns; de considérer celles et ceux qui n’aiment pas lire ou qui lisent peu comme des imbéciles incapables de comprendre ce qu’est un livre. Pourquoi ne pourrait-on pas dire à ces lecteurs occasionnels qu’on les entend et qu’on leur propose quelque chose? C’est intéressant de voir qu’en musique par exemple, ou avec les séries télévisées, des publics très différents peuvent partager les mêmes passions sans que cela soulève le moindre problème. C’est dommage que pour le livre, il existe un fossé entre les publics. En dehors d’un groupe qui reste entre soi et qui pointe les livres qu’il faut lire, les gens se détournent de la lecture et n’achètent plus de livres. Et le premier groupe pleure sur la mauvaise santé du livre français en constatant le succès des livres anglo-saxons comme Harry Potter ou 50 Nuances de Grey.

Est-ce que vous allez pouvoir vivre de votre plume?

Pour le moment, je ne touche rien. Avec le système du droit de retour dont disposent les libraires, il faut attendre un an avant de voir ce que le livre a réellement rapporté. De toute façon, je tiens à continuer de travailler en plus de l’écriture. J’ai besoin d’avoir des horaires, des collègues. J’ai besoin de garder l’écriture comme un plaisir que je m’octroie.

La saison des prix n’est pas terminée. Vous êtes toujours en lice pour l’Interallié et pour le Goncourt des lycéens.

Oui. Le roman commence à être porté par un bouche à oreille qui aura mis un mois à s’installer. Selon Bernard de Fallois, mon éditeur, le livre peut vivre sa vie tout seul maintenant indépendamment des prix. On en seraità plus de 170 000 exemplaires vendus.

Vous qui avez décrit précisément dans votre roman le syndrome de la page blanche qui peut saisir un jeune écrivain après un succès phénoménal, serez-vous capable de l’éviter?

Plus que jamais je crois. Quand vous vivez ces prix littéraires de l’intérieur, vous vous dites que vous avez deux choix dans la vie. Soit vous faites ce qui vous plaît avec les gens qui vous plaisent et vous le vivez de façon pleinement heureuse. Soit vous vous torturez en vous disant que vous voulez absolument la reconnaissance de ce milieu. J’ai choisi la première option. J’ai eu la grande chance aussi de ne jamais recevoir de compliment ciblé sur le livre. Les gens disent qu’ils ont eu du plaisir à le lire et non pas qu’ils ont eu du plaisir parce que c’est un polar ou parce qu’il se déroule aux Etats-Unis. Je ne sens pas de pression à refaire la même chose.

Vous dites aussi dans le roman qu’un écrivain qui rencontre le succès ne doit pas trop attendre avant de faire paraître le livre suivant, sinon il risque de voir son public partir ailleurs. Vous allez suivre ce conseil?

J’ai appris avec mon premier livre combien il est important de prendre son temps pour relire les épreuves encore et encore. Dans le même temps, c’est vrai que si on attend trop longtemps, le public se lasse! Dans l’immédiat, c’est important pour moi de me remettre tout de suite au travail parce que les idées sont là.

L’envie n’est pas émoussée?

Au contraire, elle est décuplée. Je n’ai qu’une hâte, c’est de retourner auprès des lecteurs qui ont aimé mon livre. Avec évidemment le souci de ne pas les décevoir.

C’est une sacrée pression ça quand même, non?

La pression, c’est d’arriver à me convaincre de ne pas aller trop vite parce que le but est de faire un livre qui soit meilleur que La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. On peut toujours faire mieux. Il s’agit d’apprendre des faiblesses de celui-là et de ne pas les répéter. J’ai l’impression d’y être parvenu entre mon premier et mon deuxième livre. J’aimerais y arriver entre le deuxième et le troisième. Et puis je veux aussi absolument écrire pour tous ceux qui n’ont pas aimé le roman, ceux qui disent que je n’en suis pas l’auteur, ceux qui le trouvent très mauvais. J’aimerais pouvoir leur dire: «Vous n’avez pas aimé le deuxième? Alors attendez de voir le troisième!» La perspective me réjouit, ça m’amuse beaucoup!

Est-ce que ce troisième roman se déroulera aux Etats-Unis?

Je n’en suis pas complètement sûr. Avec les Etats-Unis, j’ai trouvé un terreau avec lequel je suis aussi à l’aise que s’il s’agissait de Genève, mais qui me permet en même temps de mettre une distance entre le livre et moi. J’ai besoin de cette distance. Je ne serais pas à l’aise si je devais décrire le café où j’ai mes habitudes à Genève ou bien si je racontais la vie de Joël Dicker. Le désintérêtou les sarcasmes des lecteurs seraient plus difficiles à supporter dans ce cas.

En quoi les Etats-Unis vous inspirent?

Ça remonte à l’enfance, aux vacances d’été que je passais dans le Maine, dans ma famille maternelle. C’est une région de balades, de mer. On roule beaucoup. Je me souviens de mes rêveries en regardant défiler les paysages en voiture. Les deux mois des grandes vacances semblent une éternité quand on a 10 ans. On a le temps de s’inventer 1000 destins. J’associe les Etats-Unis à l’énergie de l’écriture, au rêve.

Et cette envie d’écrire un «page turner» à l’américaine d’où vient-elle?

Du bonheur ressenti comme lecteur face à un roman qui accapare. De l’envie d’arriver à offrir aux lecteurs une pause dans le quotidien. Avec des personnages qui semblent détachés des contingences. A l’adolescence, j’étais un fan de Ken Follett, l’auteur de best-sellers très prenants qui mêlent polar, espionnage et Seconde Guerre mondiale. En parcourant ces livres plus tard, j’ai eu un peu la déception que l’on ressent en retournant sur des lieux admirés pendant l’enfance et qui nous paraissent nettement plus petits quand on les regarde avec des yeux d’adultes. Mais peu importe. Dans un tout autre style, Belle du seigneur d’Albert Cohen m’a donné envie de ces longues traversées de 700 pages que l’on lit d’une traite mais que l’on ne veut pas finir.

Mais d’où vient la détermination qu’il faut pour mener un tel projet à bout quand on est un auteur inconnu?

De la conviction que c’est en faisant cela que l’on se sent bien. Je me suis ennuyé pendant toute ma scolarité. Je ne comprenais pas pourquoi il fallait rester assis en classe. Comme je m’ennuyais, j’avais des mauvaises notes. Je lisais beaucoup, je dévorais les journaux, mais je n’étais pas du tout scolaire.

Vous n’étiez pas bon en français?

Je passais beaucoup de temps à lire Philip Roth et Romain Gary, mes deux auteurs fétiches. J’étais bon en orthographe et en syntaxe, mais dès que l’on me demandait de faire des plans, je décrochais. Je me sentais en décalage avec les autres élèves. Après la maturité, j’ai fait droit parce que c’est une branche où les maths ne sont pas nécessaires et puis je voulais apprendre. Mais en droit aussi, je n’arrivais pas à m’investir. C’est une souffrance d’être en décalage avec les autres étudiants qui brillent parce qu’ils sont intéressés par ce qu’ils font.

Quel a été le déclic qui vous a conduit à l’écriture?

J’écrivais enfant et adolescent pour la revue que j’avais créée, La Gazette des animaux. Puis en 2005, je propose une nouvelle au Prix international des jeunes auteurs et elle est publiée. Etre reconnu comme celui qui raconte des histoires m’a procuré une sensation fantastique. J’ai écrit un roman que j’ai gardé pour moi. Puis un deuxième que j’ai envoyé aux éditeurs que j’aimais, de Verdier à Robert Laffont. Je n’ai reçu en retour que des lettres types négatives. J’écris un troisième roman. Je reçois une lettre personnelle encourageante. J’écris un quatrième roman, Les Derniers Jours de nos pères. On est en 2009. Je l’envoie et je reçois cette fois-ci trois lettres personnelles d’éditeurs qui m’encouragent mais qui ne retiennent toujours pas le livre. Je commençais à me dire qu’il allait falloir laisser tomber, quand ma tante me signale l’existence du Prix des écrivains genevois. Je leur envoie le manuscrit en me disant que je pourrais au moins avoir les commentaires du jury, que ça pourrait m’aider. A mon immense surprise, j’ai le prix. On est en 2010.

La suite est maintenant connue…

Bernard Lescaze, juré du prix, parle de mon livre à Vladimir Dimitrijevic des Editions L’Age d’Homme. Comme le sujet du livre concerne la France, il l’envoie à Bernard de Fallois, son ami éditeur à Paris avec lequel il fait des coéditions depuis des dizaines d’années. Vladimir Dimitrijevic ne pourra malheureusement pas voir le livre paraître. Il se tue dans un accident de voiture le 28 juin 2011. Le livre sortira en janvier 2012.

Votre parcours est donc à l’exact opposé de celui de Marcus Goldman, le héros écrivain de «La Vérité sur l’affaire Harry Quebert», qui connaît tout de suite un triomphe époustouflant?

J’avais d’abord pensé faire de Marcus un écrivain comme moi qui voit ses manuscrits refusés partout. Et puis, j’ai imaginé l’inverse. Pour le plaisir. Pour que Marcus soit libéré des contingences justement.

Quand vous parlez, vous citez souvent les dates précises des événements, même anciens. Avec le jour de la semaine aussi. Vous ne seriez pas…

Hypermnésique? Oui. Pendant longtemps, je me suis reproché de ne rien faire de cette capacité à tout retenir. J’ai des cousins qui parlent huit langues par exemple. Moi, non. Je commence à me dire que je me sers de cette mémoire particulière pour écrire mes livres.

Quand on s’est vu début septembre pour parler du livre avant qu’il ne devienne le phénomène qu’il est aujourd’hui, vous m’aviez dit que vous n’aviez pas écrit de plan avant de vous lancer dans le roman. Alors que la construction du livre impressionne par ses tiroirs et ses chausse-trappes.

Je ne peux pas écrire de plan. Je ne pouvais pas le faire à l’école, je ne peux toujours pas le faire aujourd’hui. Mais j’ai tout dans la tête. C’est difficile à expliquer. Tout est là. J’avance sans savoir forcément où je vais mais en ayant tout dans la tête.

On commémore ces jours-ci le sombre anniversaire des treize manifestants tués par la police genevoise lors de la manifestation antifasciste du 9 novembre 1932. C’est votre arrière-grand-père, Jacques Dicker, avocat et conseiller national socialiste, qui l’avait convoquée aux côtés de Léon Nicole.

Oui, je suis fier des valeurs qu’il incarnait. Il a commencé son engagement en Russie où il s’est révolté contre le traitement réservé aux moujiks, lui, le fils de grands propriétaires terriens. Du côté maternel, mon arrière-arrière-grand-père, le baron de Gunzburg, juif russe lui aussi, était un mécène qui finançait l’instruction des jeunes. Cet état esprit d’ouverture à l’autre, cette volonté d’aider à élaborer un monde meilleur sont des valeurs ancrées dans la famille. Je tiens à lui faire honneur.

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Joël Dicker

«Le jour mêmede la remisedu Goncourt,les lecteursde la bibliothèquede Creil, près de Paris, m’ont remis leur prix.Je trouve ça très touchant»
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