En Exergue

Philippe Rahmy au corps à corps avec Shanghai

Malgré la maladie, l’écrivain genevois a pris le chemin de la Chine. Au contact de la mégapole, les souvenirs s’épurent. «Béton armé» fait le récit d’une entrée dans la foule

Genre: récit
Qui ? Philippe Rahmy
Titre: Béton armé
Chez qui ? La Table ronde

La difficulté d’accès et la lenteur ajoutent-elles au voyage? C’est cette dimension oubliée que Philippe Rahmy restitue dans Béton armé, dit Jean-Christophe Rufin dans sa préface: «Il est plus près, à sa manière contemporaine, d’un Marco Polo que de nous.» Pour répondre à l’invitation de ses collègues chinois, l’écrivain a dû vaincre les obstacles que lui oppose son corps. Il est né avec la maladie des os de verre, qui le met en danger permanent de se briser et les examens, IRM et autres analyses qu’il a subis avant d’obtenir le sésame valent bien les épreuves des mers et des déserts. Mais il serait faux de lire Béton armé au seul prisme de la souffrance. Que Philippe Rahmy a exprimée dans deux livres splendides, Mouvement par la fin, et Demeure le corps (Cheyne, 2005 et 2007). La maladie est un «espéranto» qui aide à communiquer. Et peut-être le risque donne-t-il à son expérience une acuité plus grande. Ce récit transmet avant tout le regard d’un écrivain qui déchiffre le palimpseste de la mégapole: «Shanghai n’est pas une ville. Ce n’est pas ce mot qui vient à l’esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d’océan ou de machine de guerre. Un tumulte, un infini de perspectives, d’angles, et de surfaces amplifiant le vacarme.»

La première stupéfaction dissipée, cette mer de corps, de visages, commence à s’individualiser. Des figures émergent: «Ils se frôlent sans se toucher, ils se percutent ici ou là avec la précision de deux aimants, ils poursuivent leur course entre les buildings plantés dans le ciel gris-noir.» Ce sont des scènes de rue, des ouvriers au travail, une grand-mère qui chante, une femme qui tient en laisse plusieurs dobermans: «On dirait la mort menant son attelage.» Un rameau d’acacia au milieu du chemin entraîne une belle digression sur la langue chinoise. Comment assembler ces images saisies au vol, en tirer une cohérence? Le voyageur accueille les impressions, hasarde des hypothèses, se laisse guider par un émerveillement qui finit par s’user pour laisser la place à une tristesse diffuse.

Le voyage coupe des repères, abolit les mécanismes de défense: «Je vois l’effondrement des notions de beauté, de laideur, de bien, de mal. Elles n’existent plus.» Des images du passé font irruption: l’Ancien Testament que sa mère lisait à l’enfant cloué au lit; une bagarre dans le préau grâce à laquelle il s’est enfin senti accepté des autres, à taper sur plus faible que lui. Et, venue de plus loin, l’histoire de sa famille allemande: sa grand-mère fuyant Berlin sous les bombes avec ses enfants, le grand-père médecin injectant de force «des millions de chromosomes sauvages» dans le corps du malade qui en devient «mi-enfant mi-animal». Depuis Shanghai, l’écrivain se demande: «Quel nom donner à ces nazis qui, une fois vaincus, ont sauvé leur peau et continué à vivre sans jamais renier ni même évoquer leur passé?» La mémoire opère par flashs, violents, fortement sensuels, organiques: l’excitation ressentie en tuant le lapin d’un coup de pistolet, passant du côté du père, des grands et des forts. «Shanghai, je me confesse à toi. Je parcours mon arbre généalogique à la recherche d’un ancêtre commun», note l’écrivain.

La ville reprend vite ses droits, assaille l’étranger d’images fortes. Comme pour se dédouaner de son séjour officiel, il rend visite à Ai Weiwei, l’artiste accusé d’évasion fiscale et de pornographie. Lors d’une rencontre à la Maison de l’Association des écrivains chinois, face à la présidente, «un bel animal plein de sauvagerie et de saletés abominables», qui a survécu aux camps de redressement et se tient devant les étrangers aux côtés de ses anciens bourreaux, il se demande s’il suffit «que le corps en réchappe pour qu’il y ait survie?» Philippe Rah­my, lui aussi, est un survivant. Au terme de son voyage, il comprend que «quelque chose se termine et renaît de ses cendres. Cette chose se tient comme le diable à la croisée des chemins, quelque part entre Shanghai et le souvenir d’enfance.» Béton armé n’est pas un récit de voyage, c’est le choc violent des impressions – obscènes, percutantes, fraternelles – qui fait jaillir ce qui était enfoui et qui se traduit dans une langue imagée, directe, musicale.

Philippe Rahmy est l’invité du livre sur les quais à Morges ce week-end.

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Philippe Rahmy

«Béton armé»

Première page

«Shanghai n’est pas une ville. Ce n’est pas ce mot qui vient à l’esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d’océan ou de machine de guerre. Un tumulte, un infini de perspectives, d’angles et de surfaces amplifiant le vacarme»
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