Théâtre

La foi lessivée par Claude Inga-Barbey

Laverie Paradis est à l’affiche du Théâtre Saint-Gervais, à Genève, jusqu’au 14 juin. Voici l’article publié lors de la création de ce spectacle au Théâtre des Osses, en novembre dernier. ■ Avec Doris Ittig, l’humoriste joue «Laverie Paradis», à Givisiez, à Fribourg. Le spectacle est une fable mordante sur la dégringolade humaine et la foi

La foi lessivée par l’humour noir

Scène Claude-Inga Barbey et Doris Ittig jouent «Laverie Paradis», à Givisiez

Une fable mordante sur la dégringolade humaine et la foi

Cette diablesse de Claude-Inga Barbey! Qui raconte qu’elle a rencontré la foi et écrit pourtant un spectacle mordant où Dieu et ses anges passent par tous les états. Qui aime châtie bien, dit-on. Avec Doris Ittig, sa complice dans l’art du déniaisement, l’humoriste romande donne corps au dicton. Au Théâtre des Osses, à Givisiez, les deux drôles de dames jouent Laverie Paradis, une fable sur la renaissance qui n’hésite pas à toucher le fond et à brocarder la religion. Drôle? Oui, mais pas léger. Car les deux quinquagénaires, lestées du poids de la vie et de ses blessures, se font aussi les porte-parole de ceux que le destin a cabossés.

Claude-Inga Barbey et Doris Ittig. Depuis leur rencontre, il y a douze ans, ces deux virtuoses de la scène ne se quittent plus. Elles composent un duo désormais rodé. La première, la mèche et l’œil noirs, excelle dans le rôle de méchantes, insupportables de pédagogie forcée, de cruauté gratuite et de nervosité hachée. La seconde, visage et œil ronds, incarne la brave fille bafouée, aussi naïve, molle et généreuse que sa comparse est sévère et hargneuse. Nerf comique par excellence, le contraste entre ces deux tempéraments rappelle des paires légendaires, comme celles de De Funès et Bourvil, Depardieu et Pierre Richard. Mais, à la différence des comiques français qui surfaient sur des scénarios délirants, les deux Romandes abordent des thèmes plus quotidiens, plus pesants. Dans Betty, duo qu’on a entendu sur les ondes de la radio dès 2006 avant de l’apprécier au théâtre (LT du 07.06.2011), il était question de suivi psy et des différentes recettes plus ou moins crédibles pour rester pétillante après 50 ans. Evidemment, l’ironie l’emportait et, très vite, on réalisait que la thérapeute incarnée par Claude-Inga Barbey était bien plus angoissée et fêlée que sa patiente. Sur scène, les deux comédiennes s’étaient joint les services du lunaire Pierre Mifsud et, avec ce joker, le spectacle prenait une teinte surréaliste qui allégeait l’angoisse visitée.

Dans Laverie Paradis, mise en scène par Séverine Bujard, pas de joker. D’entrée, le ton est sans appel. Bernadette, quinquagénaire, se retrouve seule et sans avenir après l’abandon de Gilbert, son patron, qui lui a promis pendant vingt ans de quitter sa femme et de l’épouser. Sur la scène des Osses, Doris Ittig débarque coincée dans un tailleur rose bonbon et dans ses illusions perdues. Son seul horizon? L’alcool à la tétée. En fait, elle ne le sait pas, mais elle fait partie d’un plan «Job» orchestré depuis les hauteurs célestes qui consiste à «amener quelqu’un en bas, tout en bas, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que la foi qui le tienne debout». Main armée de ce divin dessein, l’ange noir joué par Claude-Inga Barbey multiplie les rôles de diseuse de mauvaise aventure pour faire plonger la victime désignée. On peut apprécier ou non cette conception de la foi qui fait son beurre sur la dégringolade humaine, mais, question efficacité dramatique, le ressort est redoutable. Tour à tour liseuse de cartes, démarcheuse de système de sécurité, propriétaire de chien ou adepte hystérique des thérapies douces, Claude-Inga Barbey alterne avec aisance ces personnages agressifs, cyniques ou simplement déprimés qui grignotent le peu d’espoir que Bernadette nourrit encore. En parallèle, la pauvrette a pris par mégarde le Saint-Suaire et il revient à l’ange, de plus en plus épuisé et désabusé, de ramener à bon port cet objet sacré. Un ange qui confesse à son employeur, les yeux au ciel: «Des fois, j’ai envie de me péter une aile et de me foutre à l’AI»…

Claude-Inga Barbey, cheville ouvrière de Bergamote, théâtre du quotidien qu’elle pratique avec Claude Blanc et Patrick Lapp, aime ce ton cinglant. Elle excelle aussi dans la restitution des différents accents. Espagnol, jurassien, suisse-allemand ou parisien, dans Laverie Paradis, les couleurs sonores résonnent sans fausse note. Et, chaque fois, on constate la maîtrise de cette comédienne dont Doris Ittig dit que «c’est aussi la Woody Allen suisse romande de l’écriture. Elle invente des formes, et ce que je peux faire avec elle, je ne peux le faire avec personne d’autre.» De son côté, Claude-Inga Barbey observe de sa comparse qu’elle est «la Yolande Moreau locale, moins elle en fait plus on la regarde. Ça c’est le vrai talent.» Profonde complicité entre ces deux artistes qui partagent le même rapport entier et parfois douloureux au monde.

Souvent, Laverie Paradis pratique un humour massif. Jésus est un chien perdu que Bernadette recueille et qui, lui, au moins remue la queue quand elle rentre à la maison… La séquence sur les étrangers qui, en gros, piquent le boulot et les allocs aux Suisses est elle aussi appuyée, même dans le registre second degré.

Mais lorsque Bernadette entre pour la première fois dans une église et voit dans le Christ crucifié l’image de son Gilbert qui regrette, tête penchée – à moins qu’il ne regarde sa montre… –, un ange, un vrai, passe dans l’assistance. Comme cette réplique, magique, de Doris Ittig: «Dans ma tête, je ne suis pas vieille. J’ai un bonnet rouge et je fais de la luge.» Claude-Inga Barbey, auteure vénérée de Petite Dépression centrée sur le jardin (Ed. Zoé) ne mord pas seulement. Entre deux coups de dent, elle est capable de vraies pépites d’humanité.

Laverie Paradis Jusqu’au 1er déc., au Théâtre des Osses, Givisiez, 026 469 70 00, ww.theatredesosses.ch Du 27 mai au 14 juin, au Théâtre Saint-Gervais, Genève, 022 908 20 20, www.saintgervais.ch

Entre deux coups de dent, Claude-Inga Barbey est capable de vraies pépites d’humanité

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