SCèNES

Le théâtre des massacres selon Julien Mages

A l’Arsenic, à Lausanne, l’auteur romand et le Collectif Division explorent le phénomène des tueries de masse. Saisissant, l’oratorio inclut la lecture sociale

«Tuer, tuer!» scande un acteur d’une voix basse et puissante. Il éclaire de sa lampe-torche deux comédiennes qui entament une danse-transe de part et d’autre d’un couloir sur lequel un quatrième personnage construit un mur de briques. En fond de scène, une projection montre un plan de ville ponctuellement maculé de croix et de points rouges.

Pour sa neuvième création avec le Collectif Division, Julien Mages plonge dans le phénomène des tueries de masse. Ces massacres dans les lieux publics, les écoles souvent, qui semblent surgir du néant et ôtent la vie à des innocents. Mis en scène par le Collectif Division avec la contribution de Marielle Pinsard, Valse aux cyprès raconte la naissance de la haine, le surgissement de la violence. Comment l’isolement, la compétition sociale et le langage vidé de sa substance constituent des facteurs déclencheurs de ces drames sanglants.

A l’Arsenic, le spectacle avance par séquences. Suite de récits, de digressions, de rêveries aussi, et c’est, comme toujours avec Julien Mages, d’un rare raffinement littéraire. Car l’auteur ne se limite pas à la liste des détestations. Il parle également d’enfants-automates qui apprennent, mais ne comprennent pas. De l’amour pour l’objet-livre, de la beauté déchirante des paysages. Et dessine même une utopie. Trois des comédiens, Frank Arnaudon, Roman Palacio et Athéna Poullos, sont des fidèles de l’auteur romand et saisissent avec aisance cette manière presque musicale de varier les registres narratifs. Quant à Diane Müller, nouvelle venue, elle défend à la perfection la position sceptique du public ou du chœur, cette présence qui semble pleine de bon sens, mais qui n’a pas, non plus, réglé son problème de violence…

Au final, un spectacle oratorio, où une arme, dégainée et photographiée au début de la représentation, n’est que le signe extérieur du problème. Au-delà de l’acte meurtrier, reste la sensation, très forte, que ces actes extrêmes sont liés à l’affolement et à la vanité de nos sociétés. Parole à l’auteur, Julien Mages. Qui explique le choix de ce thème et comment il l’a abordé en scène.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi de créer un spectacle sur les tueries de masse?

Julien Mages: Parce que les statistiques augmentent et que le mal est propre à l’Occident, au Japon et à l’Australie, soit à des sociétés hautement civilisées et technologiques. Aucune tuerie n’a eu lieu dans les pays en voie de développement. Avec les comédiens, on a très vite choisi d’évacuer les tueurs motivés par des idéologies, type Anders Breivik ou Mohamed Merah. On s’est concentré sur les adolescents ou jeunes adultes qui, comme dans les tueries de Columbine ou, plus récemment, de Newton, agissent dans des lieux symboliques comme des écoles. Je me suis particulièrement plongé dans La Logique des massacres, recueil de journaux de bord des tueurs qui décrivent très bien ce sentiment d’isolement dont ces tueurs se sentent victimes.

– Quels sont, selon vous, les facteurs essentiels déclencheurs de cette haine meurtrière?

– Il y a, bien sûr, la volonté narcissique d’un être déséquilibré de marquer l’opinion par un acte spectaculaire, traumatisant. Le souhait de vivre aux yeux du monde même si l’auteur finit tué ou se suicide. Cela en lien avec la tendance actuelle selon laquelle le talent, artistique ou autre, est moins valorisé que le coup d’éclat. Il y a aussi le fait que la société contemporaine souffre de solitude par excès de communication, par une artificialité du langage, comme le notait déjà Mitterrand. Enfin, dans l’éducation, on valorise l’apprentissage de compétences professionnelles, mais on oublie la transmission des valeurs platoniciennes, le Bien, le Beau, le Vrai et le Juste. En réfléchissant avec mes comédiens sur ces actes extrêmes, il nous est apparu que ces valeurs étaient considérées comme acquises alors qu’elles ne sont pas évidentes pour tout le monde.

– Avec «Elephant», de Gus Van Sant, et «We need to talk about Kevin», le cinéma a abordé de manière très forte cette thématique des ados tueurs. Qu’est-ce que le théâtre apporte de plus ou de différent à ce thème?

– La présence d’humains face à d’autres humains. Le fait que, du coup, la violence est l’affaire de tous. En partant de situations de la vie quotidienne, comme cette femme qui a subitement envie de tuer une maman et son bébé dans le tram, car elle voit dans le nourrisson un futur consommateur décérébré, on renvoie le spectateur à ses propres fantasmes de violence.

– Dans votre pièce, il y a, étonnamment, un long passage consacré à une utopie où tous les problèmes politiques, sociaux et écologiques de la planète seraient résolus. Pourquoi cette séquence qui tranche sur le reste?

– Parce que, si on prend du recul et qu’on se place à un niveau géologique, l’humanité n’en est qu’à son adolescence. Certes, aujourd’hui, on s’est donné les moyens de faire péter trois fois la planète, mais, qui sait, peut-être qu’un jour, les petits-enfants de nos petits-enfants comprendront que posséder des qualités humaines rend au final plus heureux que posséder une grosse voiture. Je veux croire que, parmi les tueurs, il n’y a pas que des désaxés qui massacrent pour se faire mousser, mais aussi des adolescents et des jeunes adultes qui arrivent à cette extrémité car ils sont ulcérés par la logique de la gagne. Dans le massacre de Columbine, les deux jeunes tueurs étaient la cible de moqueries, car ils n’étaient pas bons dans les disciplines sportives si valorisées aux Etats Unis… Il est possible que dans un futur pas si lointain on s’éloigne de cette méritocratie du plus fort. D’où, dans la pièce, ce long passage utopique. Qui rejoint les séquences oniriques, sortes de rêve dans le rêve à la Büchner qui permettent de rejoindre l’intimité intacte du tueur. Cet espace de liberté où il n’est pas réduit à la violence de ses actes.

– Au fait, pourquoi ce titre «Valse aux Cyprès»?

– Parce que les cyprès sont les arbres liés à la mort, et aussi, pour jouer avec l’homonymie «si près», sachant que les tueurs sont nos voisins. Et valse, car, pour moi, la musique est indissociable du théâtre. Après coup, je me suis souvenu que les spécialistes considèrent un meurtre comme une tuerie sitôt qu’il y a trois morts dans le même espace et le même lieu. Trois morts comme les trois temps de la valse…

Valse aux cyprès, jusqu’au 5 déc., Arsenic, Lausanne, www.arsenic.ch

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