théâtre

La vie, cette longue école de la négociation

A Lausanne, «Fureur», mis en scène par Geoffroy Dyson, parle violence et militance. Claude-Inga Barbey bouleverse dans le rôle d’une mère en état d’alerte

Claude-Inga Barbey, cris et châtiment

Scène A Lausanne, «Fureur» parle violence et militance

La comédienne bouleverse dans le rôle d’une mère en état d’alerte

Claude-Inga Barbey dans une colère spectaculaire qui claque sur les épaules de Joe, son fils (Aidan Büchi), lorsqu’elle découvre qu’il a tagué une mosquée. Claude-Inga Barbey dans un désarroi pâle, voix blanche pour regard de noyée, lorsqu’elle fait le bilan du couple qu’elle compose avec Patrick, écrivain respecté (Pierre Banderet). Ou encore Claude-Inga Barbey dans une arrogance cinglante lorsque, en sa qualité de neurochirurgienne récemment primée, elle reçoit Rebecca, jeune journaliste (Carole Schafroth), par qui le malheur va arriver… Dans Fureur, à voir au Pulloff à Lausanne, l’amuseuse romande rappelle qu’elle est aussi, qu’elle est d’abord, une comédienne de tout premier plan.

Après Honour en 2007 et La Femme dans tous ses états en 2013, Fureur est la troisième pièce de l’Australienne Joanna Murray-Smith que Geoffrey Dyson traduit avec Antoinette Monod et met en scène. On comprend son attachement: dans le genre théâtre réaliste à portée psychologique et sociale, ce texte est une belle réussite. On a rarement si bien démontré à travers la mise en miroir de deux générations que la vie se résume à une longue école de la négociation, sinon de la résignation…

Le scénario, machine de guerre à l’anglo-saxonne où tout s’imbrique avec une parfaite logique, part du meilleur pour aller vers le pire. Et s’emploie à prouver que le bonheur affiché ou même ressenti n’est qu’une vaste supercherie. Surtout quand on a sacrifié ses convictions de jeunesse. Rien de réjouissant, donc, dans cette charge orientée contre des personnes a priori gâtées par la vie. La pièce rappelle Une place à prendre de J. K. Rowling. Ou les textes de Yasmina Reza qui égratignent les intellectuels politiquement corrects et confortablement installés dans leur salon et leurs certitudes.

Ici, dans Fureur, l’entreprise de déniaisement massive – le texte est insistant, parfois – a pour origine le faux pas du fils, un acte de vandalisme, et pour aboutissement, la vérité sur le passé taché de sang de l’un des deux parents. On ne dira pas lequel, ni comment, question de ne pas briser le suspense…

Le théâtre réaliste, psychologique, qui demande aux comédiens de maîtriser la technique Actor’s Studio, est rare en Suisse romande. Les créateurs locaux, influencés par l’Allemagne et sa tradition brechtienne plus que par la France et son théâtre de narration, préfèrent à ce genre presque cinématographique une production plus épique, moins ancrée dans le réel, et plus ironique.

Dans ce contexte, la démarche de Geoffrey Dyson est à saluer. Car depuis une quinzaine d’années, ce Lausannois anglophone propose des pièces à thème ou des récits de vie dont la réalisation, tenue soignée, amène à se questionner. Son talent? La direction des comédiens qui, tous, font preuve d’une grande intériorité. On croit dans leurs personnages et on suit leur histoire avec intérêt.

Fureur s’inscrit dans cette lignée. Avec, pour premier sujet de réjouissance, le jeu raffiné de Claude-Inga Barbey. Dans le rôle d’Alice, scientifique célébrée puis délogée de son piédestal, la comédienne prouve sa capacité d’irisation, cette manière de passer sans transition du rire aux larmes, de l’assurance à la déflagration. En face, dans le rôle du mari, Pierre Banderet parvient à jouer sans forcer la stupeur et le dépit. Il est très touchant lui aussi, et surprenant dans ses revirements. Même maîtrise pour la journaliste. Carole Schafroth, jeune comédienne formée chez Serge Martin, ne caricature pas cette reporter en quête de vérité, qui s’avère intimement liée à l’affaire. Aidan Büchi est encore frais, mais son personnage de fils révolté tient bien le choc face aux aînés et à David Marchetto, qui s’illustre dans la peau d’un prof avouant qu’«aujourd’hui, les écoles sont devenues des machines à faire du marketing»…

Une parenthèse comique tout de même dans ce réquisitoire désenchanté: le moment où Annie et Bob (Isabelle Bosson et Michel Demierre), parents prolos d’un ado qui a accompagné Joe dans son taguage de mosquée, rencontrent Alice et Patrick, les parents bobos. La confrontation des deux univers offre une satire sociale hilarante et, en toute logique, ce n’est pas le couple le plus doté qui sort le mieux placé… Joanna Murray-Smith n’est pas tendre avec la bien-pensance préfabriquée. On salue sa lucidité.

Fureur, jusqu’au 26 janvier, au Pulloff, Lausanne, 021 311 44 22, www.pulloff.ch

Depuis quinze ans, Geoffrey Dyson propose des pièces à thème qui amènent à se questionner

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