Livre

Flux d’e-mails pour un roman-fleuve de Matthias Zschokke

«Courriers de Berlin», le nouveau livre de l’auteur de «Maurice à la poule» – Prix Femina étranger en 2009 –, invente peut-être une nouvelle forme littéraire. C’est en tout cas un livre ouvert, très vivant, qui respire et inspire

Flux d’e-mails pour roman-fleuve

«Courriers de Berlin» de Matthias Zschokke invente peut-être

une nouvelle forme littéraire.

C’est en tout cas un livre ouvert,

très vivant, qui respire et inspire

Genre: Roman
Qui ? Matthias Zschokke
Titre: Courriers de Berlin
Trad. de l’allemand par Isabelle Rüf
Chez qui ? Zoé, 862 p.

Voici un livre singulier. Au premier abord, son volume peut intimider. Lorsqu’on l’ouvre, sa forme surprend: il s’agit d’une longue série d’e-mails envoyés à un certain Niels Höpfner, grand ami, archiviste et webmaster de l’écrivain suisse devenu Berlinois, Matthias Zschokke. Le livre s’étend sur des années, d’avril 2002 à juillet 2009: il s’achève quelques mois avant que son auteur ait reçu le Prix Femina étranger pour son roman Maurice à la poule.

Lorsque l’on plonge dans ce fleuve de mots, les jours, les semaines, les mois défilent. On voit passer les saisons. On voyage en Allemagne, en Hongrie, en Jordanie, en Italie, en Amérique, en Suisse. On va au théâtre, à l’opéra, au cinéma. On déménage, on boit, on mange. On lit beaucoup, on réfléchit, on s’interroge et on rit énormément. Toute une vie est là, singulière mais proche, qui se déploie d’une forme brève à l’autre. Ces «petites proses» d’un nouveau genre prennent petit à petit de l’ampleur, pour constituer un souffle singulier, un flot qui vous emporte dans une lecture addictive et jouissive; où l’on collectionne avec délice les petites histoires et les réflexions, malgré les moments noirs ou de découragement. Le ton plein d’humour et faussement naïf de Matthias Zschokke, rendu avec finesse par Isabelle Rüf (collaboratrice du Samedi Culturel), saisit et restitue le quotidien dans toute sa surprenante étrangeté.

Samedi Culturel: Comment est né ce livre?

Matthias Zschokke: Mon ami Niels Höpfner allait assez mal. Il se bourrait de médicaments, n’envoyait plus d’e-mails. Je l’ai interrogé, il m’a parlé de sérieux problèmes de santé. Quinze jours plus tard, il m’envoyait une énorme quantité de textes. Il avait trié tous ses e-mails, pris les miens et coupé déjà ce qui en disait trop sur lui. Il m’a dit: «Voilà, c’est un roman en soi.» Il avait toujours affirmé que mes lettres étaient mon opus magnum. Je lui disais: une lettre de Franz Kafka, ça, c’est important! Mais mille lettres de Matthias Zschokke… Il a insisté. J’ai pensé au travail que ça lui avait coûté, au fait qu’il était malade: faisons au moins semblant, me suis-je dit. Rapidement, j’ai trouvé ça intéressant. Ni trop intime ni gênant. Il m’a semblé, au contraire, qu’il y avait toujours une distance. Et puis, peu à peu, ça m’a captivé.

Pourquoi?

On se souvient bien qu’on est allé à New York, mais on a oublié que, lorsqu’on y est arrivé, il s’est passé ceci et cela. Et vous vous rendez compte, de plus, que c’était drôle. Très vite, j’ai commencé à considérer cet ensemble comme littéraire. J’ai travaillé à le polir, à le nettoyer. Les 1500 pages de départ sont devenues 1200; je les ai reprises, j’ai continué à couper. Ça devenait de plus en plus un matériau littéraire.

Quel genre de matériau?

S’agit-il d’un nouveau genre littéraire? Je ne sais pas si je peux le dire aujourd’hui. Est-il possible de faire délibérément de la littérature comme ça? Pas sûr. Ce n’est pas un livre qu’on peut décider d’écrire. On ne peut pas, alors qu’on est encore jeune, choisir un ami, lui écrire tous les jours et se dire que, dans dix ans, on aura un grand livre.

L’e-mail est-il une forme littéraire?

Il faut, en tout cas, le distinguer d’une lettre. Pour moi, il induit un type d’écriture particulier. Jadis, lorsqu’on téléphonait, il fallait faire vite, parce que ça coûtait cher. L’e-mail est un peu ça, aussi. Il faut écrire les choses assez vite parce que quelqu’un, à l’autre bout, attend de pouvoir les lire. C’est une forme qui provoque une sorte d’accélération dans l’expression, qui entraîne une manière singulière de s’exprimer, qui est proche de la vie, ou de ce qu’on appelle la vie. Robert Walser a commencé par des livres, puis il a écrit de plus en plus des petites proses qui paraissaient en feuilletons et, à la fin, parce qu’il ne pouvait plus raconter d’histoires, il est allé vers une écriture microscopique, vers les microgrammes. C’est tout de même une forme écrite, se disait-il. A les lire, on voit et on entend un homme qui s’exprime. Walser avait aussi trouvé une forme d’écriture toute proche de la réalité.

Par exemple?

Si je veux décrire ce café, je ne pourrais pas, dans le processus d’écriture d’un roman, par exemple, le décrire immédiatement. La littérature prend du temps. Deux ans se seront peut-être écoulés avant que j’écrive sur ce café. Alors que l’e-mail me permet de le décrire, une heure à peine après l’avoir bu! Il y a une grande proximité avec le réel.

Diriez-vous qu’il s’agit d’un roman par e-mails?

Beaucoup de livres font intervenir des e-mails. On faisait des romans épistolaires, on écrit aujourd’huides romans par e-mails. C’est impossible pour moi, je ne peux pas faire semblant d’écrire des e-mails. Un e-mail doit être ouvert à l’autre, il doit être déjà presque sous les yeux de son destinataire. C’est ce que j’aime. Les e-mails sont une possibilité d’écriture que je ne connaissais pas auparavant. Avec eux, j’ai trouvé une voie et j’ai envie de continuer. Un jour peut-être dira-t-on qu’un certain Zschokke s’est exprimé par ce biais-là. Mais je ne me suis pas dit: allons-y, inventons une nouvelle forme littéraire! Même si c’est peut-être le cas. Je pense que la première personne qui a écrit un roman épistolaire n’y pensait pas vraiment. Le roman s’est fait, est devenu un livre qui s’est trouvé être épistolaire. Et cinquante ans plus tard, quelqu’un a dit: voilà l’inventeur du roman épistolaire.

Votre livre s’est fait lui-même…

Oui, je pense que je suis beaucoup moins responsable de ce que je publie qu’on le croit. Certains écrivains fabriquent des romans, les construisent, sont des maîtres d’œuvre. Moi, pas du tout. Je suis peut-être un peu romantique, mais je pense qu’il ne faut pas forcer. Qu’il faut attendre jusqu’à ce que quelque chose me plaise et se développe. Pour moi, Courriers de Berlin est un roman sur les premières années du XXIe siècle. Il s’agit d’un homme qui vit à Berlin, qui essaie d’être écrivain et de vivre de ça. Il raconte à quoi ressemble la ville, il rencontre des gens, il y a des intrigues, des morts, des personnages qui réapparaissent cent pages plus loin, il y a des fils rouges. Je pense qu’on peut le lire comme une fiction.

Avez-vous hésité à vous censurer? Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues, notamment Peter Stamm.

Je dis des choses contre lui, puis, plus loin, je dis que je l’aime bien. C’est pareil pour Elias Canetti, que je critique pour le réhabiliter plus loin, parce que j’ai lu un texte excellent. Je trouve important d’oser donner son opinion et que, quelques e-mails plus tard, elle soit différente. Masquer les noms ôterait tout intérêt pour le lecteur. Je n’ai rien contre Peter Stamm. C’est aussi une affaire d’instants: au moment où j’écris, je suis jaloux que tant de gens achètent ses livres…

On change d’avis…

Qu’il y ait une sorte d’incohérence me semble aussi une mutation littéraire. En tant qu’être, on n’a pas une opinion, mais des opinions. Dans les romans, les personnages ont des opinions précises: ils sont de gauche, de droite. Dans la vie, on est beaucoup plus inconstant. C’est important de le montrer dans un livre.

Vous affichez dans le livre une liberté formidable. C’est une invitation à penser par soi-même contre les préjugés.

Je suis étonné que beaucoup de gens adultes, très cultivés, soient aussi conditionnés. Ils ne savent plus ouvrir de livres et dire, moi, je n’aime pas ça ou ça. On ne dira jamais rien contre Proust, par exemple. Je le déteste, d’une certaine façon, à cause de cette unanimité qui me semble suspecte. Pourquoi quelqu’un ne pourrait-il pas ouvrir Proust et dire que ça lui plaît ou pas? Peut-être est-ce un peu naïf de ma part…? De façon générale, on ne parle pas assez des contenus; on parle autour des textes, on s’en tient au contexte.

En travaillant à ce livre, votre rapport au temps a-t-il changé?

J’ai toujours l’impression d’avoir une vie ennuyeuse, prise dans un petit train-train bien réglé comme un petit fonctionnaire. Quand j’ai plongé dans ces

e-mails, j’ai été fasciné de découvrir ma propre vie. Je vais à Budapest, à New York, je voyage, je rencontre des gens, il y a des morts, je dois quitter un appartement, je vois des spectacles, je lis des livres… Tout le monde, en fait, a une vie très excitante, s’il parvient à la raconter.

C’est là tout l’art.

Oui. Dans Der Mann mit den zwei Augen (un nouveau roman, en cours de traduction), un homme dit à une femme que lorsqu’on n’a rien à raconter, cela ne dépend pas vraiment de ses expériences. Quelqu’un qui a vécu le siège de Stalingrad dans la glace et le vent peut rentrer chez lui et dire seulement: il faisait très froid! Un autre, resté chez lui, vous raconte qu’il possède un chauffage électrique qui chauffe incroyablement, que lorsqu’il le branche, il se retrouve dans le désert… et, peu à peu, vous fasciner. Mais évidemment, il faut faire l’effort de raconter véritablement, ce que j’aime beaucoup faire par e-mails.

La vraie littérature est à proposde rien, dites-vous à votre ami.

Oui, c’est l’idée de Flaubert. Mais c’est aussi mon projet.

Une part du plaisir de lecture, c’est qu’on est un peu voyeur…

Ce n’est pas le but du livre, mais heureusement que des lecteurs aiment être un peu voyeurs. Il n’y a pas de scènes intimes, mais il est vrai qu’on s’approche de ma vie. Une lectrice que j’aime beaucoup, très charmante mais qui voit son poète sur un piédestal, a refusé de lire ce livre, une torture pour elle.

La parution du livre a-t-elle changé quelque chose aux e-mails que vous envoyez à Niels?

Non. Cela fait trente ans que nous sommes amis et je ne peux pas m’empêcher de lui écrire. Mais il garde tout. Je dois, donc, me souvenir que si j’écris qu’untel est un idiot, cela va rester. Très vite, mes e-mails ont repris comme avant, parce que quand je ne sais pas quoi écrire, j’écris des e-mails. Vous connaissez, bien sûr, le blocage de l’écrivain devant la page blanche. Et puis soudain, comme Robert Walser, on se dit: il faut que j’écrive à Mme Mermet, il faut la remercier pour les chaussettes. Puis, on enchaîne: hier, j’ai mangé du fromage et, finalement, il s’avère que Mme Mermet n’était qu’un prétexte pour écrire. La lettre s’adresse à tout le monde, mais Mme Mermet nous a permis d’écrire. Il faut prendre ça au sérieux, pour moi, c’est une possibilité d’écriture, sinon, je n’écrirais plus rien. Mais c’est aussi un danger, bien sûr.

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