Exposition

L’univers apocalyptique des Moscovites AES + F exposé à La Chaux-de-Fonds

L’imagerie de sa trilogie numérique «Liminal Space» est baroque et inquiétante

L’univers apocalyptique des vidéastes moscovites

Beaux-arts Le collectif d’artistes AES+F expose à La Chaux-de-Fonds

L’imagerie de sa trilogie numérique est baroqueet inquiétante

L’aspect lisse, artificiel. C’est ce qui frappe d’abord quand on découvre les œuvres des Moscovites AES+F exposées cet été au Musée cantonal des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Qu’il s’agisse de vidéos, d’images fixes ou de sculptures, tout est poli, jusqu’à la froideur, malgré un contenu plutôt baroque. Les objets semblent neufs, les décors inutilisés, les corps sont quasi imberbes, et surtout les regards sont terriblement inexpressifs.

Ce monde glacé, factice, le collectif le déploie depuis 2005 dans un ensemble d’œuvres réunies sous le titre Liminal Space Trilogy. L’espace qui se dessine dans cette trilogie serait donc un seuil, un sas entre notre monde et un avenir possible, entre le réel et la fiction. A moins que tout cela ne soit qu’un miroir qui nous dit que notre monde est déjà ce seuil, ce lieu hybride et inquiétant.

Au centre de chaque étape, une œuvre vidéo, que déclinent quelques «peintures digitales», quelques sculptures de métal recouvertes d’un blanc de limousine rutilante. La vidéo la plus ancienne, qui n’atteint pas encore la complexité des suivantes, est projetée sur un seul écran, dans une petite salle, le modeste musée chaux-de-fonnier ne pouvant lui offrir le déploiement que méritaient davantage les autres productions. Last Riot («La dernière révolte») montre un univers adolescent fait de scènes de violences au ralenti. L’image va et vient selon des rythmes mécaniques.

Chorégraphiées, ces morts d’opéra font bien sûr écho à celles qui font partie du quotidien des jeunes amateurs d’écrans en tous genres où l’on se trucide sans plus d’émoi, «pour de faux». A peine quelques détails, des oiseaux de proie, deux rats copulant sans cesse, donnent-ils un semblant de complexité aux images. Nous sommes là dans un univers de jeux électroniques, dans une maquette de train aussi, dans ces jeux de toujours où l’on simule les drames et les guerres, où l’on a le droit de vie et de mort.

Le malaise continue avec la deuxième étape, Le Festin chez Trimalcion . Si elles prennent appui sur le personnage de l’esclave affranchi du Satyricon de Pétrone, c’est toute l’économie actuelle des nouveaux riches que décrivent ces scènes. On y traverse le monde, d’îles paradisiaques en stations de ski, de terrains de golf en salles de sport. Le seul culte voué est celui du corps. C’est un univers de caprices et d’angoisses, d’ennui et de débauche. Quelque 120 figurants, ont été nécessaires pour ce film dont les scènes sont éclatées sur trois parois simultanément. A en donner le tournis!

Créé en 1987 déjà par deux architectes, Tatiana Arzamasova et Lev Evzovich, et un graphiste publicitaire, Evgeni Sviatski, le collectif a été rejoint en 1995 par le pho­tographe Vladimir Fridkes. Sans doute ces formations expliquent-elles la bienfacture des images de synthèse longuement arrangées à partir de tournages réels. Les films sont fabriqués image par image, jusqu’à ce que s’enchaîne avec fluidité des séquences sans queue ni tête, comme dans un rêve. Comme dans un musée de peintures aussi, puisque le collectif rejoue volontiers de grands sujets de l’histoire de l’art.

C’est même la base du dernier élément de la trilogie, Allegoria Sacra, développé à partir de la toile de Bellini du même nom. Visible aux Offices de Florence, peinte à l’extrême fin du XVe siècle, celle-ci porte son lot de mystères. Sur une vaste terrasse au magnifique dallage polychrome et en ses alentours, au bord d’un lac bordé d’un paysage composite, le peintre a réuni Marie et deux autres femmes, Anne, sa mère, et Marie-Madeleine sans doute, saint Sébastien, saint Paul et quelques autres personnages, dont des chérubins au centre, un Arabe enturbanné qui semble quitter la scène, un Noir au second plan assis dans une grotte, et même un centaure se fondant dans les couleurs du paysage.

L’allégorie d’AES+F se situe, elle, dans un aéroport, ou plutôt dans plusieurs, la même scène se déplaçant en différents lieux. Les avions sont immobilisés par des tonnes de neige, une inondation ou l’invasion de la jungle. Peu importe, dans ces ambiances apocalyptiques, les voyageurs les plus divers se côtoient: un prêtre noir, une femme en mini-robe rouge, un couple de femmes blondes avec un enfant métis, un couple d’hommes avec des petites jumelles blondes, des voyageurs d’Arabie… On retrouve même un saint Sébastien avec son corps percé de flèches et le centaure. Sans compter un vieillard agonisant qui renaîtra en nourrisson à queue d’insecte!

Bien sûr, cette imagerie ne passe pas sans problème dans la Russie actuelle, où il vaut mieux vanter les traditions que de montrer des couples de parents homosexuels. Elle a pourtant, jusqu’à présent, échappé à la censure. Sans doute parce que, finalement, le message critique n’est guère clair et que ces œuvres peuvent ainsi se prêter aux interprétations les plus diverses. N’en allait-il pas déjà de même avec leurs travaux précédents, notamment The Islamic Project, où la statue de la Liberté portait une burqa, ou Europe-Europe , qui réunissait dans des scènes de tendresse en céramique des opposés, y compris une néonazie et un juif hassidique? A chaque fois, le terrain est glissant. Ces précédents en mémoire, on n’en est que plus dubitatifs devant The Liminal Space Trilogy. Fascinant, mais un peu inquiétant aussi. D’ailleurs, le projet ne rebondira pas cet automne à la Royal Academy of Arts. Le musée londonien évoque des problèmes de financement et la reconfiguration de ses galeries.

AES+F, The Liminal Space Trilogy. Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, jusqu’au 28 septembre. www.mbac.ch

On retrouve un saint Sébastien et le centaure. Un vieillard renaît en nourrisson à queue d’insecte

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