Cinéma

Quand le QI fait big badaboum

Luc Besson consacre «Lucy» à l’intelligence, mais n’en abuse pas. Ce film avec Scarlett Johansson fait l’ouverture du Festival de Locarno

Quand le QI fait big badaboum

Locarno Luc Besson consacre «Lucy» à l’intelligence, mais n’en abuse pas

Ce film avec Scarlett Johansson fait l’ouverture du Festival de Locarno

La femme occupe une place centrale dans le cinéma de Luc Beson – à l’exception du Grand Bleu, bien entendu, où le dauphin la supplante. Elle est forcément belle, parfois évanescente comme Adjani qui s’est fait la coupe Marge Simpson dans Subway, mais plus généralement combative. Car l’idéal féminin selon le french nabab du blockbuster, serait à chercher du côté de Super-Woman: une plastique de rêve, des muscles d’acier et une sexualité restreinte.

Il y a eu Nikita (Anne Parillaud), la délinquante juvénile que les services secrets transforment en machine à tuer. Mathilda (Natalie Portman), la petite orpheline à qui Léon apprend le beau métier de tueur à gages. Leeloo (Milla Jovovich), l’Etre suprême à tifs carotte qui sauve la galaxie dans le Cinquième Elément, et Jeanne d’Arc (Jovovich aussi), la pasionaria qui boute les Anglois hors de France. Puis Angel-A (Rie Rasmussen), Walkyrie séraphique, Adèle Blanc-Sec (Louise Bourgoin), détective de la Belle Epoque.

Et… Aung San Suu Kyi. Intellectuelle non violente, la dirigeante birmane détonne dans la galerie des Amazones – mais Besson, qui ne dédaigne pas le mélodrame, fait de l’«Orchidée de fer» l’héroïne d’une poignante histoire d’amour (à distance).

Au sommet de la gloire et au top de sa forme science-fictive (Captain America, Her, Under the Skin), Scarlett Johansson était toute désignée pour figurer au pinacle de ce gynécée alliant l’éclat du glam au fracas du gun. Elle incarne Lucy, une Américaine étudiant à Taipei et passant plus de temps en disco qu’à la bibliothèque. Son copain la force à livrer une mallette à un certain Mr. Jang. Elle se retrouve dans la gonfle. La mallette est pleine de drogue et Mr. Jang un malfrat sanguinaire.

Lucy est contrainte de faire la mule. Un sachet de 500 grammes de cristaux, bleus comme la méth’de Heisenberg dans Breaking Bad, est inséré dans son abdomen. Or les coups de pied qu’elle reçoit déchirent le contenant. Le CPH4 (c’est le nom de cette molécule de synthèse) se répand dans l’organisme de la jeune femme et décuple ses capacités intellectuelles.

D’une belle femme, les crétins disent que c’est une «bombe atomique». Luc Besson abonde dans leur sens. Comme tous ses scénarios, celui de Lucy tient sur un ticket de Subway: «Une femme devient superintelligente et mégadangereuse.» Car si Lucy, après absorption massive de CPH4, apprend le chinois en quelques minutes, c’est surtout dans l’usage des armes qu’elle excelle. Elle se nikitase, abat tous les trafiquants. Mais elle est assez bête pour laisser Mr. Jang en vie, crucifié de deux poignards à son fauteuil. Il en concevra de la haine…

A défaut de s’adonner aux mathématiques, Lucy développe tous les pouvoirs psy de la terre, télépathie, télékinésie et même chronokinésie…

Le film se base sur le mythe selon lequel l’être humain n’utiliserait que 20% de son cerveau. Luc Besson donne une respectabilité à cette rumeur sous la forme d’un professeur, incarné par l’impeccable Morgan Freeman. Autrement, il méprise la science, à en croire le regard que Lucy porte sur un aréopage de nabots ridicules.

La routine de la bessonnerie (fusillades gore, infantilisme persistant, intermède Taxi avec un max de tôle froissée, racisme bon enfant des bandes dessinées d’antan) décolle vers les altitudes métaphysiques suprêmes. Maîtrisant tous les possibles de la matière et de l’énergie, capable de modifier son métabolisme, Lucy génère un superordinateur de la 150e génération (une cathédrale basaltique), puis se déplace dans le temps et l’espace, visitant les endroits et les lieux mémorables.

Après la tour Eiffel et les falaises d’Etretat, elle fait un saut à Manhattan au temps des Gangs de New York, salue Sitting Bull sur la Prairie, fait une halte auprès de son homonyme Lucy, notre aïeule australopithèque, à qui elle tend la main comme Dieu tend la sienne à Adam sur le plafond de la chapelle Sixtine, fait une escale au Jurassique pour assister à la charge d’un carnosaure qui est au mésozoïque ce que le trille de la Reine de la Nuit est à l’opéra…

Enfin, au terme de ce voyage à rebours du Tree of Life de Terrence Malick, atteignant 100% de ses capacités cérébrales, Lucy s’unit au point d’ignition. Lucy in the Big Bang with Diamonds! «Big badaboum!» comme disait Leeloo dans un des plus fins dialogues du Cinquième Elément. Ne restent de nos jours qu’une (grosse) clé USB et un SMS, «Je suis partout», scellant son apothéose. La femme d’action est une déesse, CQFD.

«Le film le plus bête jamais fait sur les capacités intellectuelles», selon la critique américaine, triomphe aux Etats-Unis et fait l’ouverture du Festival de Locarno, ce soir sur la Piazza Grande. Pour Carlo Chatrian, directeur artistique de la manifestation, Besson propose un «grand film de divertissement». Divertissant? Indéniablement. Grand? Euh…

V Lucy, de Luc Besson (France, 2014), avec Scarlett Johansson, Morgan Freeman, Choi Min-sik, Amr Waked, Analeigh Tipton. 1h30.

A défaut de s’adonner aux mathématiques, Lucy développe tous les pouvoirs psy de la terre

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