Photographie

«La Transnistrie est une poussière d’empire»

A l’heure où l’Ukraine continue d’être déchirée entre Bruxelles et Moscou, le Genevois Nicolas Righetti publie un livre de photographies sur la Transnistrie, enclave pro-russe et sécessionniste en Moldavie

«La Transnistrie est une poussière d’empire»

A l’heure où l’Ukraine continue d’être déchirée entre Bruxelles et Moscou, le Genevois Nicolas Righetti publie un livre de photographies sur la Transnistrie, enclave pro-russe et sécessionniste en Moldavie

Les armoiries sont des sortes d’empreintes digitales, un petit tampon censé livrer l’identité d’un lieu. Celles de la Transnistrie, foisonnantes, racontent son histoire et sa région. S’y entassent une étoile rouge, des épis de maïs, un marteau et une faucille, trois grappes de raisin, une rivière, du blé et un soleil levant. Les attributs d’un Etat, qui pourtant n’existe pas. L’étroite bande de terre sise en Moldavie s’est proclamée indépendante en 1992, après de violents combats entre l’armée russe et les chars envoyés de Chisinau. Officiellement reconnue comme l’«Unité territoriale autonome de la rive gauche du Dniestr», la Transnistrie revendique sa place dans le concert des nations. Une lutte à coups de symboles, portée par une imagerie soviétique qui a fasciné Nicolas Righetti.

Le Romand s’est fait une spécialité des dictatures, communistes essentiellement. En Transnistrie, il a photographié les vestiges de l’URSS, les mises en scène du pouvoir, les artères dépeuplées et les intérieurs débordants. La population, surtout, dont le regard semble aimanté par Moscou. Il publie ce travail et l’expose à Genève.

Samedi Culturel: Pourquoi la Transnistrie?

Nicolas Righetti: C’est un long cheminement. J’ai voyagé onze mois à travers l’Asie en 1989. En Chine, je suis tombé sur des étudiants qui se rendaient à Tiananmen. Je les ai suivis, non pour des raisons politiques, mais parce que j’y voyais l’opportunité de dormir gratuitement quelque part. J’ai passé trois semaines avec eux, les grandes discussions que nous avions sous les tentes ont été un cours accéléré de politique. Et mon premier reportage sur une dictature. Après cela, j’ai mis neuf ans à obtenir un visa nord-coréen. J’ai enchaîné avec le Turkménistan, où sévissait plus fou encore, puis avec la Syrie de Bachar el-Assad. Afin de poursuivre sur la mise en scène du pouvoir dans les pays fermés, je me suis orienté vers Djibouti et le Somaliland, mais c’était beaucoup trop dangereux. La Transnistrie s’est alors imposée. J’y ai séjourné cinq fois entre 2010 et 2013.

Pourquoi cet attrait pour ce genre de pays?

Si je pouvais vraiment répondre à cette question, je n’y irais sans doute plus. Je pourrais évoquer mes envies d’une image paternelle puissante, moi qui rêvais d’un père boxeur plutôt qu’intellectuel. Mais disons simplement que toute cette mise en scène et ces théâtres de folie me fascinent.

Quid de la Transnistrie?

Ils ont une monnaie, des passeports, un drapeau, un hymne, des élections, etc. Les jeunes nés après 1991 se disent Transnistriens. Il n’y a que les vieux pour parler encore de Moldavie. C’est l’un des pays qui est allé le plus loin dans la réalisation d’un vrai Etat et pourtant il n’existe pas, car il n’est reconnu par personne, pas même par la Russie.

A l’exception de l’Ossétie du Sud, de l’Abkhazie et de l’Artsakh, eux-mêmes non reconnus…

En effet, mais leurs ambassades sur place sont plutôt fermées!

Comment vit un pays qui n’existe pas?

Le passeport officiel ne permet pas aux habitants de quitter le territoire. Ils doivent utiliser le moldave. Les titres universitaires ne sont pas reconnus à l’extérieur. Les industriels ont recommencé à tamponner le sceau moldave pour pouvoir exporter. La Russie, qui assure 70% des dépenses nationales, possède une importante base militaire. Avec officiellement 1500 soldats, mais sans doute trois fois plus.

Comment expliquez-vous un tel investissement sans même reconnaître l’existence de l’Etat?

Il est difficile d’être dans la tête de Poutine mais la Transnistrie n’est qu’une poussière d’empire, loin des frontières et qui coûte déjà cher à entretenir. Cette situation peut être une épine dans le pied de l’Europe; la Moldavie sera difficile à intégrer à l’UE avec la présence de 5000 soldats russes sur son sol. Un peuple prêt à se battre aux frontières de l’OTAN est une bombe à retardement que Poutine a intérêt à garder en main.

Les russophones représentent un tiers de la population, qui semble cependant tout acquise à Moscou. Pourquoi?

D’abord, les postes à responsabilités sont occupés par les Russes. Et puis les gens ont plus confiance en Moscou qui montre sa force qu’en une Europe à 28 Etats à laquelle ils ne comprennent rien.

Quelle résonance a l’actualité en Ukraine?

Le gouvernement ne veut surtout pas se faire embarquer dans cette vague de violence. Du coup, c’est le black-out, les médias n’en parlent même pas! En revanche, on dit que 5000 à 7000 des 15 000 Cosaques du pays sont partis se battre avec les Russes.

Pourquoi avoir choisi le format panoramique pour vos images?

J’ai travaillé avec un pocket, parce que je voulais un rapport plus direct avec les gens. Le panoramique s’est imposé lorsque j’ai vu leurs intérieurs si chargés d’histoire, de bibelots et de livres, tandis que l’extérieur est vide. Le panoramique permet de mettre en valeur tous ces détails. C’est un format plus généreux et journalistique qu’esthétique.

Nicolas Righetti, Transnistrie, Editions Favre. Exposition aux Bains des Pâquis, à Genève, jusqu’au 3 novembre.

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