Beaux-arts

Blaise Cendrars, baroudeur optimiste

L’auteur de «La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France» a fraternisé avec le couple Sonia et Robert Delaunay. Ils ont communié dans la même foi en l’art, même après le désastre de la guerre 14-18. Des expositions témoignent de leurs élans à Paris et à La Chaux-de-Fonds

Blaise Cendrars, bourlingueur optimiste

L’écrivain fraternise avec le couple Robert et Sonia Delaunay. Ils partagent un même enthousiasme pour la modernité. Des expositions témoignent de cette foi à Paris et à La Chaux-de-Fonds

C’est l’un des livres les plus singuliers et les plus novateurs de l’histoire de l’art européenne. Deux mètres de haut, 36 centimètres de large – plié, il fait à peine 20 centimètres. Sur la partie de droite, 445 vers racontent le voyage ferroviaire d’un homme et d’une jeune femme de Moscou à Kharbine. Sur la partie de gauche, des formes circulaires colorées, ponctuées de quelques images figuratives comme celle de la tour Eiffel, envahissent la feuille et le texte. Les vers sont justifiés à droite et engagent le regard du lecteur à prendre les couleurs et les caractères typographiques comme un tout. L’objet devait être édité à 150 exemplaires. Il y en aura seulement une soixantaine. Faute de moyens, puis faute d’intérêt. L’histoire de l’art va trop vite. L’histoire tout court aussi.

Nous sommes en 1913. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui à quel point la manière de voir le monde et de le représenter change en quelques années. Le spectacle est phénoménal. Un saut technique, économique et scientifique sans précédent. Industrie, photographie, cinéma, aviation, médecine, conquêtes du monde, système politique, tout explose en même temps. L’art est en feu. Les règles qui ont dominé les représentations depuis des siècles se sont effondrées. Mais l’avenir est radieux. Tout est possible.

Dans un salon parisien cossu, une femme et deux hommes conversent sur l’art et sur la poésie. Sonia Terk (1885-1979), Robert Delaunay (1885-1941), Blaise Cendrars (1887-1961). Ils se sont rencontrés un an plus tôt chez Guillaume Apollinaire. Le courant passe. Sonia est Russe. En 1910, elle a épousé Robert, qui est fasciné par les innovations et par la nouvelle culture visuelle. «En se réveillant, les Delaunay parlent peinture», dit Guillaume Apollinaire. Avec Cendrars, le Suisse vagabond curieux de tout, la conversation est facile. L’Europe est à eux. Le monde est à eux. Ils sautent d’une langue à l’autre, russe, allemand, français. Ils imaginent de nouvelles couleurs, une nouvelle syntaxe.

La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France a été conçu dans ce salon, fusion des mots et des couleurs. Deux expositions en présentent chacune un exemplaire. L’un est au Musée d’art ­moderne de la Ville de Paris, pour Sonia Delaunay. Les couleurs de l’abstraction, plus de 400 œuvres qui racontent un parcours où l’invention des formes pures rejoint leur application aux objets de la vie quotidienne, du vêtement aux tissus en passant par l’architecture et même l’automobile. L’autre se trouve au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, pour Blaise Cendrars au cœur des arts. Comme le Centre Pompidou consacre une exposition au troisième protagoniste de cette rencontre, Robert Delaunay. Rythmes sans fin, il est possible d’en comprendre la signification paradoxale dans l’histoire de l’art de la première partie du XXe siècle.

L’exposition du musée de La Chaux-de-Fonds est passionnante. Elle offre une lecture inattendue des courants artistiques avant et après la Première Guerre mondiale. Et elle dévoile un aspect méconnu de l’œuvre et de la vie de Cendrars, plus célèbre pour ses aventures vécues ou inventées que pour ses relations avec les peintres, les musiciens et les cinéastes. Cendrars arpente le monde, et chaque fois qu’il s’arrête, il est à la croisée des chemins de l’art, de sa collaboration avec Sonia Delaunay à son compagnonnage avec Erik Satie ou Darius Milhaud, en passant par le rôle qu’il joua au Brésil à la fin des années 1920 dans l’éclosion d’une modernité artistique tropicale.

Dans un poème de 1927, Cendrars énumère ainsi «Les sept merveilles du monde moderne […]: 1° Le moteur à explosion; 2° Le roulement à billes S.K.F.; 3° La coupe d’un grand tailleur; 4° La musique de Satie qu’on peut enfin écouter sans se prendre la tête dans les mains; 5° L’argent; 6° La nuque dénudée d’une femme qui vient de se faire couper les cheveux; 7° La publicité. J’en connais encore 700 ou 800 autres qui meurent et qui naissent tous les jours.» Parmi ces dernières, il aurait pu citer l’hélice d’avion, dont Marcel Duchamp disait à Constantin Brancusi et Fernand Léger avec lesquels il visitait le Salon de la locomotion aérienne en 1912: «C’est fini, la peinture. Qui désormais pourra faire mieux que cette hélice?»

Robert et Sonia Delaunay visitèrent sans doute ce salon. L’aviation les enthousiasmait. Surtout Robert, dont les œuvres sont pleines des symboles de la vie moderne. Ce qui les occupe surtout, c’est la couleur et la science. En 1839, Michel-Eugène Chevreul a publié De la loi du contraste simultané des couleurs, où il montre que les couleurs voisines se modifient les unes les autres. Ce livre, lui-même influencé par la théorie des couleurs de Goethe, a un écho formidable chez les artistes car il permet de différencier la peinture sortie du tube de la peinture étalée sur la toile et de comprendre comment en utiliser les propriétés pour créer un monde coloré spécifiquement pictural à partir des pigments purs. Sonia et Robert adoptent un point de vue plus radical que leurs prédécesseurs (les néo-impressionnismes comme Seurat, notamment, qui se référait également à Chevreul). La couleur devient l’objet et le sujet de leur art. Robert peint ses premières fenêtres. Sonia La Prose du Transsibérien.

En 1912-1913, de Paris à Moscou en passant par Rome et Berlin, l’Europe de l’art n’a pas de frontières. Août 1914, la guerre éclate. Blaise Cendrars s’engage côté français. Il perdra le bras droit en 1915. Les Delaunay s’exilent au Portugal, où ils pratiquent les arts décoratifs pour survivre. A la fin de l’année 1918, un autre monde se réveille du cauchemar. Pour beaucoup d’artistes, les machines et l’industrie sont devenues des ennemis. Et la révolution bolchevique dessine un avenir où les responsables du conflit seraient dépouillés des pouvoirs dont ils ont fait un mauvais usage. D’un côté, une révolte individuelle désenchantée. De l’autre, l’engagement dans les luttes politiques révolutionnaires.

Cendrars qui a fait l’expérience des combats et les Delaunay qui s’en sont éloignés n’adhèrent ni au reflux ni au recommencement qui se produisent au cours des années 1920. Ils ne sont pas en marge, ils participent aux débats et aux créations. Ils travaillent avec les Ballets russes. Cendrars crée des livrets d’opéra. Les Delaunay des décors et des costumes. Sonia fonde une entreprise de mode et de décoration.

Les expositions de Paris et de La Chaux-de-Fonds montrent qu’à côté des courants dominants de l’entre-deux-guerres, ils défrichent un chemin auquel les chroniqueurs, les historiens ou les artistes n’accordent le plus souvent qu’une attention distraite. Leur foi dans un avenir fondé sur la création et seulement sur elle, qui semble n’avoir pas été atteinte par la tuerie de 1914-1918, les différencie de beaucoup d’autres artistes en Europe, les dadaïstes, les surréalistes ou les peintres allemands de la Nouvelle Réalité par exemple. Malgré les catastrophes collectives et malgré les revers personnels, leur optimisme est intact.

,

En 1912-1913, de Paris à Moscou, l’Europe de l’art n’a pas de frontières

«C’est fini, la peinture. Qui désormais pourra faire mieux que cette hélice?»

Publicité