Littérature augmentée

«En insufflant de la technologie au livre papier, on crée de l’inédit»

[EN VIDEO] Etienne Mineur conçoit des livres papier qui interagissent avec des dispositifs numériques. Il explore ainsi les nouvelles formes de lecture engendrées par cette hybridation

Papier ou numérique? Etienne Mineur ne choisit pas son camp. Il n’en a pas besoin puisque ce designer interactif parisien de 46 ans développe des objets hybrides. Au sein des Editions Volumiques qu’il cofonde en 2009 et dirige, il conçoit des livres papiers interagissant avec des dispositifs numériques. Ainsi, par la magie des encres conductrices et thermochromiques, les mots apparaissent et disparaissent au fil des pages. Ailleurs, le livre chuchote des secrets grâce à de minuscules capteurs. A cheval entre les mondes de l’édition, du design interactif et du jeu vidéo, le pape de la littérature augmentée explore donc de nouvelles formes de lecture. Avant son passage aux conférences Lift, le 6 février à Genève, il dévoile au «Temps» les mécanismes typiques de cette hybridation.

Le Temps: Aviez-vous dès le début, le projet d’associer papier et numérique?Etienne Mineur: Tout est venu progressivement et s’est matérialisé à l’arrivée de mes enfants. J’ai constaté que dans leur cerveau, le papier et le numérique coexistent naturellement, avec des usages propres. J’ai vu leur plaisir de lire un livre imagé ou de jouer aux jeux vidéos. Je me suis dit: qu’est-ce qui m’empêcherait de concevoir un jeu vidéo sur papier. L’idée n’était pas d’opposer les deux supports, mais de les mélanger.

A 46 ans, cela fait plus de vingt ans que je travaille en tant que designer dans le domaine numérique. J’ai été éduqué de manière classique au design graphique. Lors de mon premier stage, c’était encore le minitel. J’ai suivi les évolutions technologiques plutôt que d’y résister: le CD-Rom, le Web, les applications téléphoniques, les tablettes. Puis en 2009, avec mon ami d’enfance Bertrand Duplat qui lui était dans le jeu vidéo –. nous avons décidé de revenir au papier.

– C’est une décision très réac…

Au contraire, c’est révolutionnaire. On entendait partout que le papier allait disparaître, mais on n’y croyait pas du tout. Je me suis donc dit qu’en insufflant de la technologie et de l’interactivité au papier, nous pouvions créer quelque chose d’inédit. Il s’agissait de revenir au papier avec les acquis du numérique. Qu’est-ce que ça veut dire «faire et écrire des livres» au XXIe siècle? Au lieu de poser le numérique comme quelque chose d’opposé au papier, pourquoi ne pas essayer de les mettre ensemble?

– Pourquoi le livre papier comme support pour de nouvelles d’interaction numérique

Le papier est noble. On peut le plier, le tordre, le déchirer. On le recycle. Il y a une démarche très intéressante avec ce matériau. Ainsi qu’une dimension poétique et magique de passer de la 2D à la 3D et vice et versa. A l’instar des livres pop-ups (des ouvrages animés dont les pages contiennent des mécanismes développant en volume certains de leurs éléments). Aux Editions Volumiques, nous remettons le papier en question sans le faire disparaître. Grâce au numérique, nous ne sommes plus contraints de tourner les pages de droite à gauche. On peut l’ouvrir de haut en bas, en format poster, le lire à l’envers.

– Des exemples?

Nos recherches se sont très vite tournées vers les éditions jeunesse et leurs fameuses histoires dont vous êtes le héros. Les livres pour enfants sont beaux, bien imprimés, ludiques. On retrouve les mêmes dispositifs dans le jeu vidéo. Très vite, nous avons donc prototypé plein d’idées: des livres dont les pages se tournent toutes seules, des livres dont l’encre disparaît, un livre qui se prend pour un jeu vidéo, un livre qui sait à quelle page il est, un livre qui chuchote, un livre qui demande au lecteur d’aller à la page 22 en 3 secondes sinon il boude et interrompt la lecture pendant 30 minutes… Le monde des jeux est très vite venu nous voir comme la société américaine Hasbro (Monopoly).

– Etes-vous plutôt éditeur de livres ou jeux et jouets?

C’est dur, les cases. Même les libraires ne savent où nous mettre (il rit). L’idée des Editions Volumiques est de travailler sur le papier et la mécanique du livre, mais en le pensant comme un système informatique ou interactif. Et donc la création d’objets qui ne peuvent pas être utilisés juste sur papier ou juste en jeu vidéo. Nous avons une double casquette. A la fois éditeur de livres et un petit studio de recherches et développement.

– Face au développement de la création numérique et à l’éclatement de la forme traditionnelle du livre, l’édition se trouve parfois désemparée. Avec vos concepts hybrides, vous arrivez comme le messie?

Disons que l’édition classique nous aime bien. On la fait rire. Mais elle est très très frileuse. Aussi bien les auteurs, éditeurs et que les diffuseurs voient le numérique d’un mauvais œil. Ils sont traumatisés par ce qui est arrivé à la musique. Le théâtre n’est pas mort avec la télé. La BD a survécu au dessin animé. La cohabitation est possible. Cette frilosité s’explique aussi par les coûts engendrés par le design interactif. La maquette classique d’un livre revient à 1000 francs. Elaborer une petite interaction, c’est 30 000 francs au minimum. Pour réduire ces coûts, nous avons lancé des collections de livres interactifs permettant de lisser les coûts.

– Et la presse? Quel regard porte-t-elle?

Outre le problème économique, c’est très compliqué de la changer du tout au tout. La presse quotidienne a toujours du retard sur le numérique. Il y a de plus la concurrence du smartphone. Mais à l’inverse, on se dit tout de même que l’on est en 2015. Alors pourquoi pas. Pour ma part, je lis les news sur mon téléphone et le journal sur papier. Celui-ci permet de prendre du recul, de réfléchir. Ce qui m’intéresse dans l’information en ligne, ce sont les commentaires pertinents. Alors dès que je lis un article papier, je saute en pied de page pour voir les commentaires. Il serait donc intéressant de combler ce manque par un dispositif qui permettrait de lire le papier, mais la réaction du lecteur sur un écran. J’avais tenté l’expérience avec «Aberration», un prototype imaginé sur «Libération».

– Quelles technologies se cachent derrière vos mécanismes d’hybridation?

On utilise beaucoup des encres conductrices et thermochromiques. Celles-ci sont sensibles à la chaleur des doigts. A une température précise, l’encre devient transparente. Au fur et à mesure de la lecture, nous sommes capables de faire apparaître ou disparaître des informations. Quant à l’encre conductrice, elle est sensible au champ électrique des doigts. Lorsque nous l’utilisons sur des écrans capacitifs, nous arrivons à faire croire à la tablette que des doigts sont posés dessus. De ce fait, l’écran s’anime tout seul.

– Editeurs, graphistes et développeurs… Comment se passe la collaboration de ce petit monde?

Cela n’a pas toujours été simple. La collaboration entre un graphiste et un développeur est souvent tendue. Mais les faire coopérer sur un jeu, ça marche très bien. Le jeu a ce côté fédérateur où chacun trouve sa place. Tout devient plus simple avec la nouvelle génération de graphistes qui apprennent à coder et programmer. Ce sont des métiers transversaux.

– Un fantasme?

Concevoir un jeu vidéo en papier. Il s’agirait d’un jeu de plateau à la manière du jeu d’échecs holographique dans la «Guerre des Etoiles». Suivant la manière dont on joue, des pop-ups s’ouvrent. Au départ, ce serait une grande page blanche, puis selon la manière dont nous bougeons le pion, le terrain du jeu se dessine, s’anime et raconterait toujours une histoire différente. Chaque partie serait donc unique. Pour être franc, j’ai d’ores et déjà commencé à réfléchir sur cette idée.

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