Spectacle

La passion du Christ selon Angélica Liddell

L’artiste espagnole, 48 ans, s’inspire au Théâtre de Vidy de l’Epître aux Corinthiens de saint Paul. Ce spectacle, liturgique et volcanique, secoue durablement. Rencontre avec une artiste qui se frotte aux tabous et électrise les scènes

La passion du Christ selon Angélica Liddell

Spectacle L’artiste espagnole joue l’amour à mort au Théâtre de Vidy

Elle s’inspire de L’Epître aux Corinthiens de saint Paul pour une pièce éruptive

Chercher la porte de sortie. L’actrice et metteure en scène Angélica Liddell commence toujours par ça, quand elle arrive dans un théâtre. L’artiste espagnole repère l’issue qui lui permettra de fuir après la représentation, d’échapper au pot de première, aux compliments tout faits, aux baisers de circonstance. Après un spectacle, elle ne donne en principe jamais d’entretien. Elle n’est pas en état; elle est ailleurs, dans une autre dimension, et ce n’est pas une formule. Mercredi soir pourtant, elle fait une exception. Après la répétition générale de Primera Carta de san Pablo a los Corintios, elle est d’accord de mettre des mots sur un spectacle qui est éruption et liturgie.

Disons-le d’emblée: ce qu’on vit sur la grande scène du Théâtre de Vidy, dans le cadre du festival Programme commun (lire ci-dessous) trouble d’abord, puis secoue. Voyez Angélica, elle crépite d’une passion insensée, l’amour pour un homme d’abord, l’amour du Christ ensuite. Pas une obsession pieuse, non, malgré la source, l’Epître aux Corinthiens de saint Paul. Mais une dévoration d’amante qui se consume en Jésus, qui s’abîme et revit en lui, portée par des musiques sublimes, C hrist lag in Todesbanden de Bach notamment. Voyez-la, drapée de blanc comme une moniale, elle s’adresse à un homme qui lui échappe et c’est une prière. Admirez-la plus tard: elle aimante un Christ à la nudité charbonneuse – l’acteur Sindo Puche, qui l’accompagne depuis vingt ans.

Mais elle sort de la salle, visage pâle aux traits délicats, menue sous le noir de ses habits, l’air d’une étudiante qu’une soirée à la bibliothèque aurait vannée. Vous peinez à imaginer que cette fille qui vous donne la main dans un sourire est entrée en transe comme une candidate à la canonisation, qu’elle a été christique dans sa robe rouge-cardinal, qu’elle a chaviré de tout son corps, qu’elle a prélevé le sang du Christ dans une poche transparente, qu’elle a fait défiler cinq servantes nues au crâne rasé, bacchantes austères d’un culte interdit. Devant elle, vous oubliez que depuis vingt ans elle fait remonter en lave des sentiments mal vus, la haine qu’une fille peut ressentir pour sa mère par exemple dans Todo el cielo sobre la tierra (El sindrome de Wendy), que ses pièces sont des fresques hurlantes, des épreuves farceuses parfois, qu’elle se frotte au tabou, qu’il n’y a que cela qui retient son attention.

Pourquoi tant d’amour, Mademoiselle Angélica? «Je me suis plongée dans L’Epître aux Corinthiens, j’ai été fascinée par le dogme de la résurrection sans lequel il n’y aurait pas de christianisme. Parallèlement, j’ai visionné Winter Light, ce film qu’Ingmar Bergman tourne en 1962, qui raconte la passion de Marta pour Tomas, un pasteur qui a perdu la foi. J’ai eu envie d’un spectacle qui parlerait de ça, de l’amour d’un être qui devient sacré comme celui qu’on porte à une figure divine. A partir de là, j’ai réfléchi à la notion de mal, j’en ai conclu que le mal est nécessaire pour que l’amour existe, qu’il n’y a pas d’amour sans violence spirituelle, sans destruction de l’ordre social, que la haine aussi est une modalité de l’amour.»

Comme elle dit tout ça avec la désinvolture douce d’une collégienne qui viendrait de découvrir Nietzsche, on peine à la croire. «Dans votre vie personnelle, l’amour implique cette violence?» Elle vous répond en grande sœur attendrie par la naïveté de la question: «Mais oui, vous en doutiez?» Angélica Liddell boit un Coca zéro et dit de Baudelaire qu’il a fait du mal une porte d’accès à l’esprit. Elle pourrait aussi se réclamer de l’écrivain et homme de théâtre français Antonin Artaud qui dans les années 1920-1930 demande aux acteurs de faire sauter les garde-fous de la morale, de renouer avec des forces primitives, de transformer la scène en lice périlleuse. Angélica Liddell est d’un lignage pour qui le théâtre est un dispositif: il doit susciter une expérience extrême.

Serait-elle croyante? Non, jure-t-elle. «Je ne cherche pas à choquer, mais à exprimer une vie spirituelle. Ceux qui ont le sentiment religieux le plus fort n’ont pas toujours la foi.» Enfant, Angélica Liddell se cache pour lire sous la couverture. Ses parents estiment que les livres sont dangereux. L’Espagne est encore sous la botte du général Franco – le caudillo mourra en 1975. Sa mère la voudrait coiffeuse. La fillette se rebiffe. Elle lit Les Quatre filles du docteur March et s’identifie à la plus laide. Aujourd’hui, elle se ressource dans l’Ancien Testament et dans les romans de l’Américain William Faulkner, cet écrivain qui déterre les haches de guerre familiales. Quand elle ne répète pas, quand elle n’est pas à Venise ou à Shanghai, villes qui lui ont inspiré des spectacles-couperets, elle visionne des DVD chez elle, dans un nuage de fumée, captive de la fiction des autres.

On voudrait savoir d’où vient son énergie de reine de la savate, ce sport qui consiste à frapper des pieds et des mains l’adversaire. Elle n’a pas de training. Mais un cap: elle ne joue pas, elle vit. «Il n’y a pas de distance entre moi et mes pièces. Le spectacle est ma vie.» Sa part d’ombre qu’elle exhume, la nôtre aussi. Son œuvre est mystique, affirme-t-elle. Et amoureuse, aussi, mais à la manière de Marina Tsvétaïeva, cette poétesse russe dont la vie rejaillit en rimes. «Que faites-vous les deux heures qui précèdent le spectacle? Vous méditez?» «Je danse sur des airs de pop ou de disco avec les copains.» Angélica Liddell est bonne camarade. Ce soir, après les applaudissements, elle prendra la fuite par la porte de secours. Elle marchera sur les pelouses de Vidy. Et elle chantera à tue-tête un tube d’Abba ou la passion de Bach.

Primera carta de San Pablo a los Corintios, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 22 mars; puis Genève, Théâtre Saint-Gervais, 3 avril Tandy, Théâtre de Vidy, du 26 au 29 mars (rens. 021/619 45 45; www.vidy.ch)

«Je ne suis pas croyante; je ne cherche pas à choquer, maisà exprimer une vie spirituelle»

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