Festival

Stephan Eicher, la révolte des machines

Le musicien suisse donnait jeudi au Cully Jazz Festival son spectacle «Die Automaten». Réflexion enchantée sur l’homme face à ses créatures d’acier

Au bout du conte, la forêt des hamsters couine sous la pluie. Stephan Eicher se recoiffe d’un geste lâche. Les machines ont gagné, il disparaît dans les brumes électriques. Fin de concert. Le chapiteau de Cully se vide lentement, jeudi. On ne sait trop bien ce qui s’est passé. Le film rétro-futuriste d’une conquête ou l’insurrection de ces machines pantelantes qu’on n’actionne pas sans conséquence, Eicher depuis un cabinet de curiosités ajuste sa leçon de choses.

Il faudra expliquer tout cela : les hamsters, la pluie, etc. Mais la nuit débute bien plus tôt. Deux gramophones antiques, disposés sur la scène, des microphones chromés, un orgue de bois tropical. Le trio Schallack, dont le tromboniste Michael Fleury qui accompagne Eicher dans ses tournées, déploie sa première partie. Vera Kappeler à l’harmonium, le ton sérieux quand elle lit sur une tablette l’intitulé des pièces qu’elle lance sur un 78 tours.

Le projet est simple. Partir du crépitement. De très vieux disques chinés dans les remises - le chant d’un muezzin libanais, la coulisse siècle neuf de King Joe Oliver - qui servent de base aux improvisations du groupe. Des nostalgies viscérales sur des tambours africains, ceux de Roman Bruderer. On dirait un orchestre de bal coincé dans une machine à remonter le chant. Le souffle de Louis Armstrong qui se mêle à celui de Michael Fleury, la sourdine qui crisse. Deux époques, deux présences, se caressent dans une faille spatio-temporelle.

On ne pouvait imaginer meilleure introduction au spectacle de Stephan Eicher. Elle pose les enjeux. Depuis l’invention de l’enregistrement, depuis Edison et ses quincailleries jacassantes, la musique se joue dans la différance. Elle est l’émotion démultipliée et reproduite sans fin. Lors de sa dernière tournée, en énorme formation, Eicher avait lui-même lancé un gramophone dont le disque rayé était parti en boucle ; ses musiciens s’en étaient servis pour une improvisation. Il avait pris cela pour un signe. Les machines étaient douées d’une vie propre.

Alors, il a monté un spectacle solo. Die Automaten. Sept attelages motorisés, une batterie suspendue dont les baguettes s’agitent par magie, un orgue de fibres de verre, un glockenspiel qui ressemble aux entrailles d’un insecte géant. Et puis le Tesla Coil, un outil menaçant, inventé par Nikola Tesla en 1891 : 250’000 volts d’arc électrique (l’installation de Cully a failli ne pas résister), qui dessinent dans l’air brûlant des fractales violacées. Stephan Eicher, dans son éternel gilet noir-chemise blanche de gitan bernois, accorde des guitares sous le regard aveugle de ses robots.

On dirait les gravures dans les livres de Jules Verne, les films à la modernité périmée de Terry Gilliam. Et puis oui, 1984, le roman où le pouvoir n’a de visage que circonstanciel, où la machine ne vise que sa propre perpétuation. Après ses énormes succès des années 1980 et 1990, Stephan Eicher a choisi de ne retourner au monde que par intermittence, ne pas traquer la gloire, vivre à distance dans sa Camargue d’herbes hautes et de bons disques. Au fil du recul, il a fini par considérer son époque avec méfiance. A Cully, il profite d’une bouteille d’eau qu’il ouvre pour relever l’absurdité d’un bien commun qu’on emballe de plastique et qu’on vend à prix d’or.

Mais rien n’est sentencieux dans ce spectacle. Comme toujours, Stephan Eicher est très drôle. Il cède aussi aux vertiges de ses fans, aligne volontiers ses plus grands tubes, « Déjeuner en paix », « Combien de temps ? », « Pas d’ami », « Hemmige » en final démantibulé. Il professe par l’exemple universel, par la fable populaire. Tout est beau dans ce concert. Les lumières de cinéma, de Murnau, la façon dont Eicher (deus ex-machina rigolard) lance les engrenages, illusionniste à la barbiche numérique. Il tient davantage de l’homme-orchestre dans un cirque indien que de Jean-Michel Jarre ou de David Copperfield.

Ce n’est pas la grandeur qu’il cherche, mais la poésie. Celle d’un temps englouti par des créatures de Frankenstein au ventre d’acier. A la fin, il demande aux spectateurs de lancer sur leur téléphone portable le compte à rebours de leur alarme. Trois minutes. Le temps concentré d’une ultime chanson. Il a expliqué auparavant que, lorsqu’il voit quelqu’un caresser son écran, il a l’impression qu’on excite sexuellement un hamster. Chacun se soumet à ce petit animal de métal rare. Les sonneries retentissent dans toute la salle. Des crickets digitaux, des fanfares synthétiques, la symphonie végétale, minérale, d’un monde qui n’existe plus que dans sa codification binaire.

Stephan Eicher présente ses accompagnateurs autonomes. « A la batterie, la batterie ! A l’orgue, l’orgue ! » La fumée, elle aussi artificielle, recouvre tout. Personne ne sait bien ce qui s’est passé ce soir. C’était de la musique, on en est sûr.

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