Portrait

Vladimir Medinski, l’art et la bannière

Le ministre russe de la Culture est l’invité du Salon du livre de Genève. Nommé il y a trois ans, cet historien et essayiste vogue sur la vague de patriotisme initiée par Vladimir Poutine. Au risque de se retrouver en porte-à-faux avec une bonne partie de la création contemporaine

Ministre russede la Culture, Vladimir Medinskiest l’invité du Salon du livre de Genève

Nommé il y a trois ans, cet historien et essayiste vogue sur la vague de patriotisme initiée par Vladimir Poutine. Au risquede se retrouveren porte-à-faux avec une bonne partiede la création contemporaine

Personnalité controversée et emblématique de la Russie actuelle, Vladimir Medinski sera l’un des invités les plus attendus du Salon du livre de Genève. Relativement jeune pour un ministre russe (44 ans), de caractère jovial et d’une franchise confinant parfois à la naïveté, Vladimir Medinski dispose d’atouts pour charmer le monde de la culture russe. Il tranche avec des prédécesseurs issus du milieu, plus ou moins respectés et appréciés, mais tous bien connus. Sa nomination, il y a trois ans, avait surpris tout le monde. Historien de formation, essayiste grand public et surtout apparatchik du parti du pouvoir – Russie unie –, il faisait figure d’outsider dans un monde très fermé et élitiste. Certes, il n’était pas non plus un inconnu. Auteur d’une série d’essais baptisée Mythes, il a entrepris de défaire les stéréotypes négatifs sur la Russie, fabriqués selon lui à l’étranger. Dans l’un d’eux, Sur l’ivrognerie, la paresse et la cruauté, il s’emploie à prouver que les Russes sont tout le contraire. Dans son livre le plus controversé: Guerre. Mythe sur l’URSS. 1939-45, il explique que le pacte germano-soviétique mérite un monument et que les Etats baltes n’ont jamais été occupés par l’Armée rouge, mais «incorporés» dans l’URSS. Ses Mythes ont rencontré un immense succès de librairie en Russie, répondant visiblement à une demande populaire pour un récit historique décomplexé et débarrassé des aspects tragiques.

Surfant sur la vague de patriotisme submergeant la Russie de Vladimir Poutine, Vladimir Medinski sait être en phase avec l’opinion publique. C’est une tout autre histoire lorsqu’il s’agit du milieu artistique. Dès son arrivée au ministère, ses priorités ont parfois surpris et agacé: le cirque, l’éducation patriotique, l’histoire militaire… A la tête d’un budget annuel en diminution (1,87 milliard de francs, soit 0,6% du budget russe), il définit sa mission comme un effort de décentralisation de la culture vers l’immense province. Les grandes institutions (Musée de l’Ermitage, Musée russe, Musée Pouchkine) vont ouvrir des dizaines d’antennes en province, avec des transferts de collection à la clé. Son angle d’attaque? Un positivisme forcené. «L’art doit donner de l’espoir aux gens», répète-t-il à tout vent. Une approche esthétique dirigiste en contradiction avec la veine tragique d’une large partie de la création russe, classique comme contemporaine.

Vladimir Medinski ne fait pas mystère de ses bêtes noires. L’art contemporain (dans sa définition occidentale) l’exaspère. «Peindre dans le style impressionniste aujourd’hui est aussi contemporain que ces gribouillis auxquels on ne comprend rien», a-t-il un jour expliqué au Temps. La veine sombre du cinéma et du théâtre actuels, dépeignant une Russie misérable, l’indispose tout autant. Il a récemment choqué, qualifiant cette tendance de «Russie merdeuse». Une franchise qui passe bien dans les milieux populaires, mais qui froisse les libéraux comme les conservateurs. Troisième bête noire du ministre, ce qu’il appelle le «cinéma anti-historique», c’est-à-dire «noircissant l’image que nous avons de nos ancêtres». Le 16 décembre dernier, il s’est engagé à ce que «pas un sou de l’Etat ne finance de tels films.»

Ces partis pris affichés ont conduit à une fracture, illustrée le 18 avril dernier, par un incident lors d’une remise de prix couronnant le principal festival de théâtre du pays. Alors que Vladimir Medinski, debout sur scène, s’engageait dans un discours au ton très officiel, un cri venant du public a déchiré le silence: «Rendez-nous Tannhaüser!» Un torrent d’applaudissements et de sifflements a alors empli la salle, semblant ne jamais devoir s’arrêter. L’œuvre de Richard Wagner a causé un scandale cette année à l’opéra de Novossibirsk (en Sibérie) lorsque des activistes orthodoxes ont réclamé que la production soit interdite et ses auteurs poursuivis en justice. Et bien que le tribunal de Novossibirsk ait débouté les plaignants, le ministre a exigé en mars que le spectacle soit retiré de l’affiche et a dans la foulée limogé le directeur de l’opéra. Vladimir Medinski a répondu par une pirouette – «J’ai toujours attendu le moment où un ministre de la Culture serait accueilli sur scène par une ovation» – à laquelle le public n’a pas réagi. Une pétition sur Internet réclamant la démission du ministre a recueilli 15 000 signatures mais, là encore, Vladimir Medinski a indiqué à l’agence RIAN «être trop occupé par le travail pour prêter de l’attention à ce genre de chose».

Les directeurs russes de théâtres et de musées appartenant à l’Etat font en revanche désormais très attention à ne pas froisser le ministre et à ne pas attirer l’ire des conservateurs orthodoxes. «L’affaire Tannhäuser est un signal pour nous tous: on est revenu à un système d’autocensure», explique au Temps un metteur en scène qui préfère rester anonyme. Clairement embarrassé lorsqu’il s’agit de donner son avis sur le ministre de la Culture, le directeur de la Biennale d’art contemporain de Moscou, Iossif Bakstein, lâche prudemment au Temps: «Je sais gré à Medinski qu’il nous ait autorisés à poursuivre la biennale», financée en majeure partie par les deniers publics. Le ministre n’a pas caché ses opinions très négatives envers les œuvres exposées lors de la dernière édition.

Pour le curateur et critique d’art Andreï Erofeïev, «Medinski est dans la lignée des ministres soviétiques de la Culture. Ce sont des gens étrangers au milieu de l’art, des administrateurs ayant pour fonction de neutraliser l’art autant que possible. Pour Medinski, l’art est un incendie, et il joue au pompier. Mais de manière peu efficace», poursuit l’expert, en faisant référence aux scandales à répétition autour des prises de position du ministre. Plus mesurée, la directrice du Musée multimédia de Moscou, Olga Sviblova, assure n’avoir jamais été confrontée à la censure, bien qu’elle organise des expositions d’art contemporain. «Je pense qu’il faut faire attention à ne pas le provoquer. Dans notre travail, il faut savoir expliquer. Medinski est un homme ouvert, mais il faut qu’il voie les expositions et les spectacles de ses propres yeux, et alors les conflits peuvent être désamorcés.»

«Pour Medinski, l’art est un incendie, et il joue au pompier. Mais de manière peu efficace»

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