Spectacle

Maya Bösch, les coups de force d’une athlète du théâtre à La Bâtie

L’artiste d’origine zurichoise bouscule les formes établies. Avec «Tragedy Reloaded», sa nouvelle création à l’affiche à Genève dès mercredi, elle mixe Eschyle et Elfriede Jelinek. Rencontre avec une fille électrique qui fait de chaque création un champ de forces

Agitatrice de formes

Fille électrique, la Zurichoise Maya Bösch mixe Eschyle et Elfriede Jelinek, dès ce soir à La Bâtie

Paroles d’une artiste épique qui donne un autre visage à la scène genevoise

Epique au contact, mais croquante. Epuisante aussi, ça, vous le jureriez. Maya Bösch, 42 ans, vous fait cette impression, entre deux répétitions de Tragedy Reloaded, sa nouvelle création, à l’affiche de La Bâtie dès ce mercredi à Genève, son come-back sous les feux de la scène. Vous vous êtes donné rendez-vous au Remor, café où se pressent amoureux verdoyants, lecteurs de Kant ou de Balzac, traders en tongs. Est-ce sa veste noire courte jetée sur une carrure de nageuse ou ses yeux qui dardent dans un visage racé? Vous vous dites qu’elle respire l’aventure, à la mode d’Annemarie Schwarzenbach, cette bourgeoise zurichoise qui, dans les années 1930, file sur les routes pour donner un sens à sa vie.

Maya Bösch est un genre d’agitatrice, tendance pacifiste, mais cavalière. Et poétique. Entre 2006 et 2012, elle codirige avec Michèle Pralong – une ancienne journaliste, aujourd’hui dramaturge – une manufacture unique à Genève. Elle multiplie les prototypes théâtraux, comme on dit d’une voiture. Et elle fait du Théâtre du Grütli, rebaptisé Grü, à deux pas de l’opéra et du mur des Réformateurs, une usine à démonter Sophocle & cie et à concevoir des habitacles souvent détonnants pour les œuvres.

L’entreprise offre à l’amateur un parfum d’underground berlinois. On y suit des artistes aussi singuliers que la chorégraphe Cindy Van Acker, l’auteur Mathieu Bertholet ou le metteur en scène Marc Liebens. Les années Grü divisent, mais laissent un goût d’eau-de-vie dans les mémoires.

Six ans de coups en rafale – des éclatants, des modestes, des ratés aussi – auraient pu laisser Maya Bösch exsangue sur le ring de ses désirs. Mais non. Elle reprend du poil de la bête. Elle et le photographe Régis Golay suspendent au printemps 2013 un cheval empaillé dans un ancien abribus transformé en galerie, le Zabriskie Point, au cœur de Genève. On s’indigne: pourquoi humilier ainsi un animal mort? On glose: est-ce de l’art? On défend le geste. Le titre de l’installation vaut comme programme: Cheval de bataille.

Mais Maya, quelle est l’origine de ce galop? Ecoutez-la: elle fait défiler une enfance zurichoise. Le père, physicien. La mère, mathématicienne. Il est Zurichois, elle vient du Bronx, la zone sinistrée de New York. Ils se rencontrent aux Etats-Unis. Elle franchit l’océan pour lui. Ils ont trois enfants, Tanya, Maya et Mike. A la maison, pas de télé, pas de voiture, mais des pommes tous les jours. Son père est taiseux, il projette sur Maya sa passion pour la physique et le sport. Il voudrait qu’elle lui ressemble: catastrophe, elle n’a aucun atome crochu avec Ein­stein. Mais elle est physique: à 16 ans, elle est championne suisse de judo dans sa catégorie d’âge.

Ça, c’est pour la surface. Mais l’adolescente est séditieuse, façon Patti Smith, cette sylphide qu’elle chérit alors. Elle étouffe sous le toit familial. Sa chance, c’est un professeur de littérature qui lui fait découvrir les poètes russes, les écrivains est-allemands, Christa Wolf en particulier. Et puis il y a cette échappée, le cinéma, des films d’étudiants dans lesquels elle joue. «Nous tournions la nuit, nous étions toujours en action, c’est ce que j’aime au théâtre, vivre à haute intensité chaque instant, sentir l’énergie d’un collectif.»

Au galop, Maya. Atavisme? L’Amérique la tente. On imagine ses 18 ans. Sa carrure cinématographique. L’innocence ravageuse d’une héroïne de Rainer Werner Fassbinder. «J’étudie à Philadelphie dans une université qui a la réputation d’être féministe, je veux étudier les arts, tout tester. C’est là que je découvre le théâtre, c’est-à-dire le plaisir de forger le point de vue du spectateur. C’était comme un jeu, une bataille. Chaque semaine, je devais mettre en espace un texte, Tchekhov ou Peter Handke. Je ne dormais plus, je cherchais la formule.»

Le théâtre entre dans sa vie, quand sa mère la quitte. «C’était en 1995, une maladie l’emporte et tout bascule, raconte-t-elle. La famille explose. Notre mère était centrale, elle nous a donné le goût des mots, alors que notre père est un homme très taciturne. Je ne le vois plus depuis cette époque.»

Philadelphie, New York aussi où elle fait un stage de six mois, puis Genève. Bizarre, non? «J’y suis venue une première fois pour préparer mes examens de maturité. Je ne supportais plus Zurich. Je suis tombée amoureuse d’un étudiant photographe. C’est pour lui que je suis revenue ici, après les Etats-Unis.» La ville d’Henri Dunant présente un autre avantage: elle permet à des artistes un peu originaux de se distinguer, plus facilement qu’à Londres ou Berlin. «Au Grü, nous n’étions pas forcément géniaux; dans une ville plus folle, nous serions peut-être passés inaperçus, nous avons profité d’un paysage artistique assez plat.»

Maya Bösch et ses lèvres cerise donnent à la banquette du bistrot des allures de Pullman. Sa pensée passe en ombre chinoise sur sa figure. Tout à l’heure, elle a couru en forêt – elle s’est remise au jogging. A midi, elle sera au Flux Laboratory, cet espace de création dirigé par Cynthia Odier. En training, elle chauffera les comédiennes de Tragedy Reloaded. Dans leur bouche, des mots très anciens, ceux d’Eschyle, des éclats d’aujourd’hui, ceux de l’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek. Maya Bösch écoute battre le cœur des tragiques depuis trois ans. «Le projet comprend plusieurs étapes, dont celle-ci. Eschyle, Jelinek nous permettent aussi de parler de la catastrophe des migrants, ceux qui meurent noyés ou asphyxiés dans un camion. Avec ce spectacle, j’ai imaginé un montage qui parle de l’amour, de son prix, de l’économie du sexe.»

Maya vous travaille au corps à sa façon, sophistiquée, agaçante parfois. Comment définir votre métier de metteur en scène? «Je ne suis pas une artiste à proprement parler. Je suis plutôt une organisatrice. Je prévois les entraînements quotidiens. Je prépare à manger. Et je dessine dans un cahier chaque scène, avec le plan de la salle et des flèches pour les regards des acteurs. J’anticipe les zones d’intensité.» Le plateau comme champ de forces. Maya Bösch est fâchée avec Newton, mais elle est physicienne à sa façon: chacun de ses spectacles est un jeu d’attractions, et la chute est rarement prévisible.

Tragedy Reloaded, La Bâtie – Festival de Genève, de me 2 à di 6, Flux Laboratory, rens. www.batie.ch

Howlucination, théâtre du Galpon, Genève, les 9 et 10 sept., rens. www.galpon.ch

«J’ai imaginé un montage qui parle de l’amour, de son prix, de l’économie du sexe»

Six ans de coups en rafale auraient pu la laisser exsangue. Mais non

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