Spectacle

Fédérée par l’artiste Gisèle Vienne, une bande de ventriloques sème la panique à Genève

Invitée vedette de La Bâtie-Festival de Genève, la marionnettiste et plasticienne franco-autrichienne signe avec «The Ventriloquists Convention» un spectacle perturbant, servi par des interprètes magnifiques. Chronique d’une soirée qui laisse sans voix

Une tribu de ventriloques frappe à Genève

L’artiste franco-autrichienne Gisèle Vienne sème un beau trouble à la Comédie, dans le cadre de La Bâtie

Fabricante de sensations? A l’évidence. Fauteuse de troubles? Pas de doute. Dompteuse d’esprits? Mais oui. L’artiste franco-autrichienne Gisèle Vienne, 39 ans, laisse cois les uns, froids les autres, séduit, excite, tant elle joue avec les bordures, avec les bas-fonds de la psyché, les paniques qui font leur lit sous le vernis de la civilisation. Jeudi et vendredi, la foule se pressait à la Comédie de Genève, à la découverte de la nouvelle création de l’invitée vedette de La Bâtie. Après la fresque sylvestre et glaçante de This is how you will disappear , au Théâtre de Carouge le week-end passé (lire LT du 01.09.2015), elle réunit une dizaine de ventriloques pour The Ventriloquists Convention, inspiré de la plus grande rencontre du genre, chaque année dans le Kentucky. On en sort brumeux et impressionné.

En ouverture, une congrégation de ventres bavards rêvasse sur scène. La réunion promet d’être animée. On attend le héros du jour. Mais il arrive, c’est le beau et fat Nils (Nils Dreschke), cravaté comme un loup de Wall Street. Le cercle l’applaudit. Il vient de remporter un prix prestigieux, l’assurance de cinq ans de contrat, une fortune. Il se gargarise, il est euphorique. A bout de doigts, sa chose, un petit homme très élégant, on dirait son frère.

Chacun ou presque y va alors de son commentaire. Il y a là un pragmatique qui fait fureur dans les festivals, un extra-timide qui cherche sa place, une allumeuse de mâles qui se vante de mettre dans son lit les rock stars, une héritière dont le père était une sommité de la ventriloquie. Il y a aussi l’acteur Jonathan Capdevielle qui n’est plus Jonathan ici, mais Jessica, perruque blonde, pantalons moulants, talons. Regardez-le avec sa poupée mauve. On en reparlera dans un moment.

Ce préambule n’a l’air de rien, mais tout est biaisé, rassurez-vous. Car tel est l’art de Gisèle Vienne: jeter le soupçon sur ce que vous vivez. Ce que vous voyez n’est pas ce que vous croyez. Le faux se fond dans le vrai, le ronge de l’intérieur, vous oblige à réévaluer la perception. Parce que vous avez vite lu le programme et parce que les acteurs sont excellents dans l’exercice, vous croyez qu’ils pratiquent la ventriloquie depuis toujours. Mais non. Ce sont des marionnettistes qui se sont formés à cette occasion.

Parce que les interprètes s’adressent les uns aux autres par leurs prénoms – ceux qui figurent dans la distribution – vous pensez que les histoires qu’ils déroulent devant vous sont authentiques. Or, elles ont été écrites par l’auteur américain Dennis Cooper, un être de cristal à l’univers littéraire craquelant comme un cyprès de cimetière en hiver – un fidèle de Gisèle Vienne, comme Jonathan Capdevielle.

Où est-on alors? Dans un espace perturbé, là où des êtres se débattent avec une part d’eux-mêmes, ces doubles qui sont leur salut, leur gagne-pain, leur enfance chiffonnée, leur nécessaire de survie, leur sac à nœuds constricteurs. L’un des moments les plus déchirants est celui où Lars (Lars Frank), un maître de la discipline, veut contraindre sa chose à chanter. La marionnette se rebiffe. Il lui agrafe une main pour la forcer. Puis pose un pistolet sur sa tempe. Le pantin pousse alors sa triste chanson. Plus tard, il se vengera. Crachera toute l’imposture de Lars, sa solitude de manipulateur dépressif. Le ratage de sa vie.

C’est que chaque numéro est un vantail qui ouvre sur une chambre jusqu’alors verrouillée. Une douleur qui s’est empoussiérée comme un habit mal-aimé trouve sa voix et son corps. Voyez Kerstin Daley-Baradel, elle joue la fille orpheline d’un père adulé. Elle présente son travail devant ses pairs. Le pantin qu’elle dresse devant elle a des yeux bleus, un pull norvégien, des shorts d’écolier. Elle lui rappelle que leur «daddy» est mort. Et il est soudainement pétrifié. Il ne veut plus parler, plus jamais. Dans son fauteuil, on est transi. Ces pantins-là sont des nids à névroses.

The Ventriloquists Convention est une caisse de résonance déviante. Elle renvoie aux protagonistes un son qui est un poison et parfois une potion magique. Jonathan Capdevielle alias Jessica s’adresse à sa poupée mauve. Ou plutôt, c’est elle qui lui parle. Ou plutôt non, c’est une autre voix, sortie du même ventre, qui s’invite, timbre sec et brutal: un père fouettard convoque le petit Jonathan. Une terreur enfouie remonte à la surface en accéléré. Voyez alors Jessica: elle embrasse sa poupée comme on enfonce sa tête dans un oreiller, comme on suce le lait de la vie, comme on s’abandonne à la bouche de l’aimée, dans l’espoir de disparaître et de renaître, vierge de ses frousses.

Cette scène appartient-elle encore à la fiction? Ou relève-t-elle de l’intimité de l’interprète? Gisèle Vienne, c’est sa pente, détricote les mailles des genres. Qu’elle tente de vampiriser le spectateur dans des brumes sidérales, comme dans This is how you will disappear, ou qu’elle égaille les voix, elle crée des zones de dépression, c’est-à-dire des nuages entêtants – le critique est parfois météorologue. Atmosphère, vous avez dit atmosphère?

La Bâtie-Festival de Genève, jusqu’au 12 sept.; rens. www.batie.ch

Où est-on alors? Dans un espace perturbé, là où des êtres se débattent avec une part d’eux-mêmes

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