Scène

Michael Jarrell et la passion «Cassandre»

Le compositeur genevois évoque son «opéra parlé» attendu à la Comédie de Genève, avec Fanny Ardant dans le rôle de la prophétesse troyenne. Jean Deroyer dirige le Lemanic Modern Ensemble

Michael Jarrell et la passion «Cassandre»

Lyrique Le compositeur genevois évoque son «opéra parlé» attendu à la Comédie de Genève

Marthe Keller et Peter Konwi­schny en 1994, Anne Bennent et Christoph Marthaler en 1996: Cassandre a été porté à la scène par les plus grands. Cet «opéra parlé» – ou «monodrame» – de Michael Jarrell ne ressemble à rien. Ce n’est pas un opéra, puisqu’il n’y a pas de chant. Ce n’est pas une pièce de théâtre, puisqu’il recèle une partition. Le compositeur genevois a voulu «une actrice» pour incarner la prophétesse troyenne, accompagnée par un ensemble de 18 musiciens.

Près de vingt ans après sa création, Fanny Ardant s’apprête à revêtir les habits et les cris de Cassandre à la Comédie de Genève. L’actrice française (lire Samedi Culturel du 12.09.2015) a déjà recueilli un beau succès, cet été, au Festival d’Avignon, dans ce spectacle mis en scène par Hervé Loichemol. C’est une œuvre forte, fondée sur le magnifique texte de Christa Wolf – en langue allemande, à l’origine – qui a tant marqué Michael Jarrell lorsqu’il l’entendit pour la première fois.

«Un ami dramaturge m’avait conseillé d’aller voir à Heidelberg l’adaptation que Gerhard Wolf – le mari de Christa Wolf – avait faite de Cassandre , raconte Michael Jarrell . J’étais complètement scotché.» Du coup, le compositeur se met à imaginer un projet d’opéra autour de la figure de Cassandre et de ce texte.

Or, il se trouve que Jean-Marie Blanchard, qui travaillait au début des années 1990 en tant qu’assistant de Stéphane Lissner au Théâtre du Châtelet à Paris, approche un jour Michael Jarrell. Il lui demande: «Avez-vous pensé à écrire un opéra?» Le compositeur lui répond que oui. Il a en tête deux projets: l’un autour de la figure de Cassandre, l’autre autour de Galilée (opéra qui sera créé en janvier 2006, sous l’ère Blanchard, à Genève). C’est ainsi que le monodrame Cassandre est né , avec Marthe Keller pour la première en 1994 au Châtelet, dans la traduction française «extraordinaire» d’Alain Lance.

Sitôt les premières notes émises, le ton est donné. «Apollon te crache dans la bouche, cela signifie que tu as le don de prédire l’avenir, s’exclame Cassandre. Mais personne ne te croira.» Troie est tombée aux mains des troupes grecques. Cassandre, fille de Priam et d’Hécube, captive d’Agamemnon, sait qu’elle n’a plus qu’une heure à vivre. Dans le souvenir des événements qui jalonnent la guerre, la prophétesse élucide le sens de son destin.

Le regard d’une vaincue

Dès sa parution en 1983, le livre de Christa Wolf avait connu un retentissement dans les deux Allemagnes et au-delà des frontières. Au moment où Michael Jarrell met en chantier son monodrame, d’autres conflits meurtriers sévissent. Les premières images de la guerre du Golfe, distillant le mythe d’«une guerre propre» avec «ces ciels verdâtres que l’on pouvait voir au-dessus de Bagdad», défilent en boucle à la télévision. Et puis il y a la guerre de Bosnie-Herzégovine, suivie plus tard de la guerre du Kosovo. Ainsi, le présent résonne avec le passé. Le compositeur se souvient avoir été frappé par le témoignage d’une Kosovare musulmane, vue un jour à la télévision. Des Serbes avaient tué son mari sous ses yeux, violé et tué sa fille sous ses yeux. Elle-même avait été violée sans être assassinée. Mais elle était demeurée impuissante. C’est exactement le destin de Cassandre. «Elle est condamnée à voir les choses, mais elle ne peut pas agir.» De même, la guerre de Troie telle que Michael Jarrell l’a apprise à l’école – «la version collective officielle des vainqueurs» – dissone avec la version des vaincus.

S’il a choisi de ne pas faire chanter Cassandre, c’est parce que le récit se fait entièrement sous la forme d’une remémoration, après que Cassandre a perdu les siens. «Je me suis dit que je n’avais aucune raison de la faire chanter, parce qu’au fond, elle a perdu son rôle. Elle a perdu sa voix.» Cassandre s’est déjà donné de nombreuses fois depuis sa création. Christoph Marthaler l’a mis en scène en 1996 au Festival de Lucerne, en langue allemande, avec Anne Bennent. Et puis il y a eu des versions en italien, en espagnol, même en finlandais! Un beau destin pour un ouvrage contemporain.

«Cassandre» à la Comédie de Genève, du 21 au 27 septembre. Rens. www.comedie.ch

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