Théâtre

Le fascinant voyage théâtral de Lukas Bärfuss au pays du suicide assisté

Gian Manuel Rau monte subtilement «Le Voyage d'Alice en Suisse», spectacle au propos brûlant, servi par six acteurs impeccables. A voir jusqu'à dimanche au Théâtre du Grütli à Genève, avant la Grange de Dorigny à Lausanne

«La Suisse est un pays formidable», lance en substance Alice, quadragénaire élancée, à l’âme torturée. Elle, c’est la patiente allemande du docteur suisse Gustav Strom. Elle vient de se jeter dans son cabinet, aux anges. Lui, justement, l’observe, élégance implacable, troublé pourtant par l’euphorie de sa malade. Un rendez-vous galant? Pas tout à fait, encore que… Alice a pris la décision de mourir. Pour cela, elle a fait le voyage en Suisse, pays plus ouvert en matière d’euthanasie que le reste de l’Europe. A ce moment-là, vous êtes glacé sur votre siège, au Théâtre du Grütli à Genève ce week-end encore, avant la Grange de Dorigny à Lausanne.

Un texte puissant

Cet inconfort, ce trouble, cette fascination angoissée accompagnent Le Voyage d’Alice en Suisse, pièce de l’écrivain zurichois Lukas Bärfuss. Au cœur de ce texte puissant, une grande question de société, c’est-à-dire aussi morale et politique: celle du suicide assisté vue aussi bien du côté du volontaire, Alice en l’occurrence, que de ce Charon contemporain qu’est le docteur Strom. Pas de thèse ici. Lukas Bärfuss a du métier, il sait faire vivre ses personnages et sonder à travers eux l’homo helveticus, sa tolérance revendiquée en matière d’euthanasie. Que révèle-t-elle de notre identité si elle doit révéler quelque chose?

Pour que cette onde de choc théâtrale vous atteigne, il faut un sens musical du drame, un doigté dans l’orientation du jeu, autant de qualités que le metteur en scène Gian Manuel Rau possède. Voyez Alice (Monica Budde) et sa mère (Jane Friedrich, formidable dans le désarroi). La première annonce sa décision, la seconde ne veut pas comprendre, puis elle saisit. Ses grosses mains se perdent alors dans la chevelure de sa petite, comme si elle pouvait la retenir encore.

Une ambiguïté préservée

Ecoutez à présent John, cet Anglais malingre comme un moineau qui s’assied sur le lit du cabinet, résolu à faire l’ultime voyage. ll y renonce soudain parce qu’il a trop peur. Puis finit par passer à l’acte. Dans la mise en scène de Gian Manuel Rau, l’émouvant Alex Freeman chante, chanson grêle et déchirante, couché d’abord puis dressé sur ses pauvres pattes. Il rejoint la salle comme on traverse le miroir et s’éclipse tout doucement.

La réussite du Voyage d’Alice en Suisse, c’est l’ambiguïté préservée de chaque figure, celle de Walter, ce pragmatique sanguin (Edmond Vullioud, colossal), celle de la petite Eva (Marie Ruchat) qui voudrait vouer sa vie à une grande cause, celle surtout de Gustav Strom, incarné par Attilio Sandro Palese. Jusqu’au bout, vous cherchez à comprendre qui il est. Un progressiste qui pourfend l’hypocrisie d’une vie maintenue contre toutes les évidences de la décrépitude physique et psychique? Un pervers que l’ordre obsède et que la dégradation affole? Un idéaliste qui s’aveugle? Attilio Sandro Palese s’ancre dans cette ambivalence. Le Voyage d’Alice en Suisse reste ainsi suspendu au-dessus du vide. Sur ce fil-là, vous tanguez.

Le Voyage d’Alice en Suisse, Genève, Théâtre du Grütli, ve et sa à 20h, di à 18h. rens. 022/888 44 88; puis Lausanne, Grange de Dorigny, du 22 au 25 oct, puis du 29 au 31; rens.http://wp.unil.ch/grangededorigny/

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