Scènes

À Genève, deux danseurs donnent du fouet et du bâton à la mode magyar

Les Genevois Jozsef Trefeli et Gabor Varga puisent dans leurs origines hongroises la matière d’un spectacle qui frappe à la Salle des Eaux-Vives

Un coup de cravache et vous voilà transformé en étalon. Jozsef Trefeli et Gabor Varga frappent en écuyer sur la piste de la salle des Eaux-Vives à Genève – à l’affiche de l’Association pour la danse contemporaine (Adc). Sur les gradins disposés en carré autour de la scène, on admire la manœuvre, la joute de deux formidables interprètes au sang magyar. Ils signent à quatre pieds Creature, sauvagerie bien ordonnée qui vous transporte sur une place de village, un matin de rodéo à la hongroise.

Ces deux dansent sur les braises d’un paysage perdu. Leur spectacle est une façon de lui rendre sa flamme. Ils entrent en lice à l’aveugle, le visage camouflé par un foulard, comme deux commères, la bottine cinglante, le buste ornementé d’un chemisier de fête. À bout de bras, ils portent un bazar, les accessoires de leur tour de force: une férule de berger, une trique de paysan, une cape à franges d’Indien. Le ciel se répand sur leurs têtes en tambours. Et ils se mettent à frapper du talon le sol, impérieux comme des cavaliers. À ce moment-là, ce sont deux suppôts d’un démon bienveillant, deux créatures surgies d’une forêt fantastiques.

Gabor Varga et Jozsef Trefeli sont à leur façon athlétique des archéologues du geste. Comme leur compatriote Eszter Salamon – elle aussi danseuse et chorégraphe – ils font feu d’une syntaxe folklorique, histoire d’en éprouver le sortilège. Voyez leur métamorphose. Ils s’avancent l’un contre l’autre, comme deux cerfs, coiffés d’un heaume, la cime d’un arbre dirait-on, ou la cheminée d’une yourte. Un orage sourd se mêle alors à une volée de cloches. L’air tintinnabule. Les deux mâles opinent du masque – œuvre de Christophe Kiss. À cet instant-là, vous diriez deux grands oiseaux préhistoriques.

Creature est un cérémonial, une rixe de frères orgueilleux, un coup de bâton dans la fourmilière du cartésianisme. En première partie de soirée, jusqu’au dimanche 1er novembre, les danseurs Pierre Pontvianne et Marthe Krummenacher ravissent avec une pièce intitulée Motifs. Une voix de femme égrène les mots d’une séparation, à moins qu’ils ne scellent une réconciliation. C’est sur ce murmure, qui goutte comme l’eau dans une chapelle, que les danseurs accordent leurs bras, mêlent leurs songes, dans un mouvement continu. Motifs est un jeu d’entrelacs, où la danse est comme l’enluminure d’un désordre amoureux.

Par moments, un baiser volé suspend le ballet. Il y a des soirs comme ça, où vous vous sentez enluminé.

Creature, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au 8 novembre; rens. www.adc-geneve.ch

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