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Le portrait de famille, cette publicité mensongère

La photo de famille suit les mutations du clan tant que les évolutions technologiques. Représentation idéalisée de soi, elle claironne aujourd’hui le bonheur plutôt que la réussite

L’an dernier, ils avaient posé agglutinés les uns aux autres, entourés de scotch de déménagement. C’était juste après l’attentat contre Charlie Hebdo et ils tenaient à souhaiter «une année solidaire» à leurs proches. La fois d’avant, Camille, Thomas et leur fille s’étaient présentés à l’ancienne, lui assis sur un fauteuil, elle derrière, la petite à côté et des poupons tout autour; manière d’annoncer la venue prochaine d’un deuxième enfant. Pour 2016, ils réfléchissent encore. Les vœux du Nouvel An sont l’occasion pour de nombreuses familles de se mettre en scène. «Nous avons commencé avec la naissance de notre fille il y a sept ans. C’est une manière de donner des nouvelles à nos familles et amis, largement dispersés, tout en nous amusant. Une sorte de marqueur de temps aussi, puisque nous le faisons immuablement chaque année. Comme la mise en scène est plutôt rigolote, on nous la réclame désormais; c’est devenu un challenge qui change des sapins enneigés», commente Camille. Et des portraits de famille conventionnels. Conventionnels? «La photo de famille aujourd’hui continue à ressembler à celle des albums. Il s’agit de construire une présentation de soi à travers un certain nombre d’images autorisées, une vision à la fois normalisée et idéalisée», souligne André Gunthert, maître de conférences en histoire visuelle à l’École des Hautes études en sciences sociales, à Paris.

Photo d’aristos

Irène Jonas, photographe et sociologue, auteure de «Mort de la photo de famille? De l’argentique au numérique», distingue quatre grandes périodes dans l’histoire du portrait de famille. De l’invention du médium, au milieu du XIXe siècle, jusqu’à la première guerre mondiale, la photographie de famille est réalisée en studio par un professionnel. Elle ne concerne que les aristocrates et la bourgeoisie. Dignes et élégamment vêtus, les membres de la famille posent autour du père, souvent le seul assis. L’enfant n’apparaît isolé que bébé sur sa peau de bête. L’entre-deux-guerres, les congés payés en France et la commercialisation d’appareils plus faciles à manier rendent la pratique moins cérémonielle et plus démocratique; les familles commencent à se photographier elles-mêmes, dans des moments plus ludiques. À partir des années 1970, l’Instamatic conquiert le grand public et les femmes en particulier. Le téléobjectif fait également son apparition. Les portraits de famille, dès lors, deviennent plus intimes et sont pris sur le vif, l’enfant est souvent au centre, il joue et devient actif. De nouvelles scènes sont immortalisées: pendaison de crémaillère, anniversaires, grossesse. «C’est le passage d’une photographie normée à une photographie normale», analyse la chercheuse. Plus que ses attributs, sa lignée ou son statut social, on cherche désormais à afficher son bonheur.

Image d’époque

Quelles que soient les époques, la photographie constitue une sorte de biographie idéale, fixée dans les albums à l’intention d’un nombre de lecteurs plus ou moins restreint. «Rien ne ressemble plus à un album de famille des années 1930 qu’un autre album de famille des années 1930 et rien ne ressemble plus à un album de famille des années 1970 qu’un autre album de famille des années 1970 car ils répondent aux normes de l’époque. Longtemps, on a par exemple retiré les portraits des membres jugés déviants, comme les filles-mères», note Irene Jonas.

Et aujourd’hui alors? L’album a disparu, remplacé parfois par des livres édités via Internet. Tout le monde prend des images, grâce aux smartphones et à la démocratisation des appareils numériques. L’opération de prise de vue a été désacralisée et des catégories longtemps tenues à l’écart, comme les enfants et adolescents ou les classes populaires sont désormais producteurs d’images. «Avec la photographie, chaque groupe social a son mode d’expression, ce qui n’était pas le cas avec la peinture ou la littérature», estime François Cheval, directeur du Musée Nicéphore Niepce, à Chalon-sur-Saône, détenteur d’une impressionnante collection d’albums de famille. Et cela induit de nouveaux codes. «Les classes populaires continuent à copier les images conventionnelles mais y ajoutent des éléments comme le portrait devant la voiture», indique André Gunthert. La mise en scène suit les mutations familiales: les grands-parents ont tendance à disparaître des clichés au profit du noyau parents-enfants. Les selfies sont la nouvelle tendance des images de groupe, en balade, en vacances ou même en se brossant les dents.

«Le spectre des situations photographiées ne cesse de s’élargir. Les repas et les animaux se sont ajoutés aux voyages et aux moments officiels que sont les mariages, les baptêmes ou les communions, énumère André Gunthert. On commence même à voir des enfants sur leur lit d’hôpital, alors que la maladie, la mort et les malheurs étaient proscrits jusque-là.» «L’appropriation est beaucoup plus grande aujourd’hui. La photo de mariage, par exemple, est en train de changer», renchérit Irène Jonas. Globalement cependant, on continue à prendre des portraits de famille pour garder la mémoire et fixer le bonheur, dans une fonction presque prophylactique.

De l’album au Web

Surtout, les clichés circulent sur le web, plutôt que de finir dans des albums ou des boîtes à chaussures. «C’est une révolution car les photographies deviennent des images de conversation et non plus de représentation. On se situe plus dans l’esprit du reportage et de l’appel à la participation; on envoie une photo de neige quand il neige, un cliché du nouveau-né…», poursuit André Gunthert. La photographie de famille tient sa place dans les images de profils également, sur Facebook notamment. Combien de jeunes parents s’affichent-ils tout à coup un bébé dans les bras? Leur statut a changé et ils tiennent à le prouver en image.

«L’album implique une distance, comme l’écriture. Il induit un récit. Poster des images sur les réseaux sociaux relève plus simplement de l’affect; on témoigne de moments heureux», constate François Cheval. «Énormément de photographies circulent sur Internet mais il s’agit d’une mémoire courte. La nouvelle mémoire familiale se construira peut-être à partir des livres de photographies que l’on édite soi-même. Mais c’est une activité extrêmement chronophage et beaucoup d’images restent dans les disques durs, sans être regardées ni triées», ajoute Irène Jonas. Certaines trouvent une nouvelle vie sur un calendrier ou un linge de bain. Quelques-unes terminent encore sur la cheminée.

Mais pour parer à l’abandon massif de clichés dans les tréfonds de nos ordinateurs, Bertrand Cottet propose aux familles des portraits à l’ancienne dans son atelier situé sur les hauts de Vevey. «La mise en scène rétro permet de redonner de l’importance à la photographie. Face à la multitude d’images-souvenirs, nous en proposons une qui sorte du lot. Elle rappelle les clichés de nos grands-parents, qui se faisaient photographier une fois en studio pour posséder un beau portrait d’eux.» Et la boucle est bouclée.

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