Interview 

«Chacun de nous doit reprendre du pouvoir»

Cyril Dion et Mélanie Laurent parlent de «Demain». Leur documentaire met en lumière les initiatives locales pour lutter contre le réchauffement climatique

Co-fondateur du Mouvement Colibris, Cyril Dion a commencé à travailler sur Demain en 2010 et rencontré Mélanie Laurent l'année suivante. La comédienne et réalisatrice (Respire, Boomerang, Vue sur mer...) a lu «Approaching a state shift in Earth's biosphere» quand elle était enceinte et a pleuré. Cet article d'Anthony Barnosky et Elizabeth Hadly émet l'hypothèse d'un basculement brutal et global des conditions nécessaires à la vie. Ils ont uni leur forces pour conjurer la fatalité avec Demain.

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Le Temps: Comment vous êtes vous répartis les rôles pour Demain?

Cyril Dion: Mélanie pose les questions que tout le monde se pose. Elles ne sont pas candides. Savoir si on peut se passer de pétrole ou comment reprendre le pouvoir sur l’économie sont des questions auxquelles très peu de gens sont capables de répondre. 

Vous avez commencé à écrire le film il y a cinq ans. Le développement a été long.

CD: La gageure, à l’écriture et au montage, était d’assembler les éléments pour que ça raconte une histoire avec une dramaturgie, que les thèmes s'emboîtent, qu'on n'ait pas une espèce de catalogue de solutions mais un vrai film de cinéma. Le processus a été effectivement assez long, mais c’est surtout le montage financier qui a pris du temps. La rencontre avec Mélanie a été vraiment décisive. Elle s’est complètement impliquées dans le projet, elle m'a fait rencontrer son producteur qui est formidable.

Vous avez recouru au crowdfunding pour Demain. Le financement participatif est raccord avec la nouvelle économie que prône le film.

Mélanie Laurent: Ce qui est encore plus raccord, c'est qu'on a refusé l'aide des grosses entreprises, des grands méchants loups... On s'est dit qu'il fallait rester libre pour produire notre documentaire. Nous avons refusé l'argent que le gouvernement proposait pour être sûrs de ne pas être censurés. Il devenait donc logique de faire appel aux citoyens pour faire un film citoyen. L’idée du crowdfunding est toutefois arrivée assez tardivement. Elle émane de Cyril. Je n’étais pas convaincue, j’avais très peur des réseaux sociaux et de demander de l’argent. Quand on a vu qu’on récoltait en deux jours ce qu'on pensait avoir au mieux en deux mois, on s’est dit que l'entreprise faisait sens.

C’est encourageant pour l’avenir de la planète...

M.L: Oui. Et ça devient une histoire d’amour. On est partis tourner à Detroit accompagnés de dix mille personnes. Elles sont avec nous, dans notre tête.

Demain s'organise en cinq thèmes qui montent de la terre vers des concepts plus abstraits comme l'économie et la politique. Comment cette structure s'est-elle imposée?

CD: C'était presque comme dérouler une pelote. On commence par l’agriculture, parce que les civilisations s’effondrent quand les populations ne peuvent plus se nourrir. L'agriculture est trustée par l’industrie pétrochimique. Un vrai problème énergétique sous-tend le modèle agricole. Si les gens de Copenhague ont réussi à réduire leurs émissions de CO2, c'est qu'ils ont proposé le bon business case. Il faut absolument intéresser l’économie pour que les trésoriers donnent le feu vert. Aujourd’hui, on voit qu'il y a une espèce de truc entre nous et la démocratie qui s'appelle la finance. Il faut se demander comment la démocratie peut reprendre le pouvoir sur l'économie. Les politiques pourraient faire avancer les choses, mais il faut que les citoyens le leur demandent, qu’ils se mobilisent. Pourquoi se déresponsabilisent-ils? Parce que l’école leur apprend à rentrer dans le moule plutôt que de prendre des décision qui engagent la société. Le film suit donc une espèce de cheminement logique qui démarre avec les enfants et finit avec les enfants.

Demain démontre que les initiatives viennent du bas.

ML: Les politiques sont eux-mêmes sous le pression des lobbies qui ont pour seul but de faire beaucoup d’argent jusqu’à la fin de la fin. On se ment à soi-même en se persuadant qu’on a aucun pouvoir. Le changement passe par nos exigences. Le maire de Copenhague ne s’est pas dit «Tiens? je vais mettre des vélos partout, c’est génial». Ce sont des citoyens qui, tous les jours devant la mairie, le lui ont demandé.

CD: Pour qu'une société marche, il faut que chaque composante du système marche. C'est comme le corps humain: chaque cellule doit être en bonne santé pour que le corps soit en bonne santé. Chacun de nous doit reprendre du pouvoir, assumer sa responsabilité. Il ne faut pas attendre que les gens au sommet de systèmes hypercentralisés prennent les décisions pour nous.

Remettre en question le mythe du progrès n'est pas une tâche aisée...

M.L.: Il ne s’agit pas de revenir au passé, mais de travailler sur ce qu’on est capable de faire dans le futur. Sommes-nous capables de reconnaître, avec beaucoup d’humilité, qu'on se trompe peut-être et qu’on ferait mieux autre chose? Comment allier dans le futur ce qu’on a fait de mieux dans le passé et ce qu’on fera de mieux à l'avenir? Il s'agit juste de se remettre en question ses erreurs pour mieux avancer.

Vous êtes optimistes?

ML: J’ai toujours été très optimiste dans la vie. Mais j'ai tendance à être en colère, désemparée, déprimée. Certains réalités du monde donnent juste envie de passer une semaine sous la couette. En faisant le film, quand j'ai vu tous ces gens qui agissent, j'ai pensé qu'ils devaient aussi avoir des coups de mou, mais avaient décidé de ne jamais le dire. C’et peut-être ça l’optimisme. De savoir qu’on est pessimiste mais décider qu’il y a toujours manière de se raconter une belle histoire. En me racontant une belle histoire, je vis beaucoup mieux.

Quelles réactions votre film provoque-t-il?

M.L.: On est hyper heureux de voir la réaction des spectateurs. Notre film leur fait du bien. Comme un médicament contre la dépression. La plus belle réaction dans mon entourage, c’est une personne qui a changé de vie deux jours après avoir vu le film en décidant de laisser tomber un gros projet financier. J'ai compris qu'on pouvait avoir cet impact. Inciter à se demander s'il on est heureux de travailler pour des gens avides qui veulent toujours plus d'argent. Etre prêt à laisser tomber une forme de confort… lus facile à dire qu'à faire

Que pensez-vous des accords conclus au terme de la COP 21?

M.L.: Est-ce qu’on reste optimistes? Quand on me parle d'accord historique, je suis très heureuse, car je n’y croyais pas. Pour l’instant, je veux croire que ça va marcher. Bon, évidemment, l’Inde a déjà décidé de continuer avec le charbon…

C.D.: Cet accord diplomatique a une valeur symbolique forte, puisque les pays reconnaissent officiellement qu’il faut rester en-dessous de 1,5° d'augmentation de la température. En même temps, tout reste à faire. Le défaut, c’est qu'on attend que les 195 ministre des Affaires étrangères sauvent le monde. Ça ne peut pas marcher comme ça. C’est aux citoyens, aux élus de se bouger dans les année qui viennent. Ce n'est pas en attendant que les autres commencent qu'on y arrivera.

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