Opinion  

Genève dévastée: Wagner et les vandales

David L’Epée, collaborateur des revues Krisis et Eléments, estime que les émeutiers qui s’en sont pris au Grand-Théâtre de Genève seraient bien inspirés de relire Richard Wagner. Il explique pourquoi

Le Grand Théâtre de Genève, haut lieu de l’opéra, a vu sa façade vandalisée par des manifestants qui entendaient, si on en croit un texte de justification trouvé sur internet, s’en prendre à un «symbole de la culture bourgeoise». S’ils voulaient dire par là que le prix des billets pour assister aux spectacles présentés en ces lieux était hors de portée de bien des bourses, on peut difficilement leur donner tort.

Ce qui n’excuse évidemment pas cette agression contre un fleuron du patrimoine genevois: si chacun se mettait à tenter de détruire ce qu’il ne peut pas s’offrir, le monde ne serait plus qu’un vaste champ de ruines! Seulement, il y a comme un malaise dans l’idée d’admettre que les défenseurs d’une culture (en l’occurrence la culture dite, à tort ou à raison, alternative) en viennent à dégrader les symboles d’une autre culture (dite classique). Ceux qui brûlent des livres n’ont jamais réussi à me persuader de leur profond amour de la littérature, pas plus que les destructeurs de temples ancestraux, comme récemment encore à Palmyre, ne me paraissent être de grands philanthropes.

Il est possible que le Conseil d’Etat genevois ait à réviser, dans un sens ou dans un autre, sa politique de subventions culturelles, mais ce n’est pas ici mon propos. Deux choses sont néanmoins certaines.

L’une, c’est qu’une partie importante de la population, dont les moyens financiers sont limités, apprécierait d’avoir accès à une culture qui lui apparaît jusqu’à présent comme réservée à une élite, au sens d’une élite sociale.

Rien dans cette affaire qui puisse évoquer la lutte des classes

L’autre, c’est que vous avez très peu de risque de croiser les vandales de samedi soir dans un musée, à l’opéra ou au théâtre, même si l’accès à ces institutions devenait gratuit du jour au lendemain. Le saccage d’une partie de la ville, comme la teneur des tags apposés sur les murs, en disent assez long sur le climat d’acculturation, d’intolérance profonde et de confusion qui anime cette minorité. Sans parler du nombre de slogans en anglais, choix qui n’est pas innocent et qui procède, aussi, d’une certaine conception bien particulière de la culture. La rhétorique radicale de ceux qui ont tenté le lendemain de légitimer ces déprédations ne trompe d’ailleurs personne: il n’y a rien, dans cette affaire, qui puisse évoquer la moindre lutte de classes, comme s’en convaincront tous ceux qui connaissent un peu la sociologie réelle de ces mouvements dits alternatifs. Les révolutions sociales sont le fait des masses, pas celui des marges. Et une fois de plus, c’est bien le peuple genevois qui se retrouve le grand absent de ce débat.

Les émeutiers et Richard Wagner

A propos d’opéra, les émeutiers seraient bien inspirés de relire Richard Wagner. Ou tout simplement de le lire, car ils en ont sans doute une image biaisée et ne sont pas spécialement connus pour leur propension à la curiosité intellectuelle et à la remise en question des idées toutes faites. Ils y apprendraient que celui qu’ils se représentent sans doute comme un étalon de la «culture bourgeoise» était en fait un ami très proche de ce Bakounine dont ils font généralement si grand cas, était lié à certains mouvements révolutionnaires allemands et avait même été impliqué dans une sulfureuse affaire d’explosifs.

Wagner, qui se comportait à l’égard des musiciens travaillant sous sa direction comme un parfait délégué syndical (il avait très à cœur la défense de leurs intérêts, non seulement sur le plan artistique mais aussi sur le plan social), ambitionnait de créer un grand théâtre national fonctionnant sur un mode démocratique et autogéré.

La gratuité des spectacles était selon lui la seule garantie matérielle de faire émerger un art authentiquement populaire. Dans son livre L’Art et la Révolution, écrit durant son séjour à Zurich, il écrit: «Les représentations théâtrales seront les premières entreprises collectives d’où disparaîtra complètement la notion de l’argent et du gain.» Pour cela, il voulait libérer le théâtre de toute spéculation industrielle et le faire subventionner par l’Etat et les communes, car il sentait bien que le véritable ennemi de l’art auquel il aspirait n’était pas tant du côté des pouvoirs publics que du côté du capital.

Le combat pour la culture classique accessible à tous

Cet idéal du théâtre populaire, loin d’être une fantaisie d’avant-garde, lui venait de sa passion pour le drame grec et sa conception d’une œuvre d’art totale et synthétique. Il considérait que l’art grec, à son apogée, s’était fait apollinien, incorporant le peuple dans ses célébrations, et c’est cette même communion populaire qu’il rêvait de refonder autour de sa messe parsifalienne. Un horrible bourgeois élitiste, n’est-ce pas?

Le combat pour une culture classique accessible à tous, voire pour la gratuité de certaines de ses manifestations, est plus que jamais légitime, même si cette revendication démocratique est aujourd’hui mise à mal par une poignée d’individus qui portent un égal désamour et à la culture et à la démocratie.

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