Exposition

Byzance au prisme des collections suisses

Le Musée Rath révèle de façon assez austère un nombre impressionnant d’objets liés à une civilisation millénaire. 
Le livre et les métiers en forment le cœur

D’une épaisseur d’érudition (plus de 600 pages) rarement atteinte par les publications du Musée d’art et d’histoire de Genève, le catalogue de l’exposition «Byzance en Suisse» porte judicieusement, sur sa page de titre, la photographie d’une couverture de livre en argent doré, créée à Constantinople au VIe siècle. Le livre est en effet au cœur de cette entreprise que signe, comme un cadeau qu’elle-même laisserait en partant, Marielle Martiniani-Reber. Celle-ci aura travaillé longtemps et assidûment en tant que conservateur au MAH, et tenait à mener à bien ce projet. Le moment du vernissage a lui aussi été bien choisi: la période des Fêtes où le religieux est à l’honneur. L’originalité consiste à aborder la riche civilisation byzantine sous l’angle de ses collectionneurs dans notre pays. Des collectionneurs, publics (musées bien sûr, bibliothèques et églises) et privés, dont la nature des acquisitions diffère selon l’obédience de leur canton, les cantons catholiques se montrant intéressés par les objets liés aux reliques et à la liturgie, et les protestants davantage portés vers les manuscrits, dans l’idée de les imprimer et de les diffuser.

Galerie des empereurs

La présentation, on l’aura compris, se révèle plus érudite, voire austère, qu’artistique, dans le sens de motifs aguicheurs et de beaux coloris. Avec les rébus fascinants que portent les parchemins, papyrus, feuillets de papier, couverts de textes en grec, latin, hébreu, contrastent quelques icônes, où le peintre touche les cœurs en représentant la joue contre la joue, et la petite main de l’Enfant dans la main de sa mère; de rares manuscrits enluminés, de belles mosaïques et des tissus, rescapés de l’usure du temps.
Les monnaies sont très présentes, qui permettent notamment de restituer «la galerie des empereurs», de Constantin le Grand à Constantin XI. (Parmi ces augustes et ces césars, on reconnaîtra une femme, Théodora.) L’image qui ressort est celle d’un Etat – qui aura duré plus de mille ans – sévère, voire rigide, animé toutefois de disputes religieuses et qui aura «férocement» défendu ses dogmes. D’une religion dont des conciles successifs auront ponctué la mise au point de l’orthodoxie, et qui aura néanmoins manifesté une certaine tolérance, notamment à l’égard de la pratique du judaïsme et de l’islam.
Soigneusement organisée autour d’un écrit rare et précieux, conservé à la Bibliothèque de Genève, exposé au centre de la salle centrale, l’exposition illustre, objets à l’appui, les métiers et leurs techniques. Edicté en 911 et 912, le Livre du Préfet définit en effet une réglementation des plus strictes sur les activités commerciales et les corps de métier. Suit un échantillonnage qui atteste la pratique du droit commercial et de différents artisanats, le pesage d’abord, avec une collection de poids et contrepoids en forme de bustes, le verre soufflé, la poterie, l’argenterie et l’orfèvrerie.

Copies manuscrites

Puis l’industrie textile, avec des fragments de soieries. Parmi les pièces liturgiques (la liturgie constantinopolitaine, explique la commissaire d’exposition, du fait de son décorum, a contribué à convertir les Russes à l’orthodoxie), deux longs rouleaux manuscrits, différents psautiers, dont l’un aux pages teintées de pourpre, où l’écriture apparaît en lettres argentées et dorées, de superbes croix, des «mains votives» dont l’origine remonte à l’Antiquité païenne.
Pour les bibliophiles, de nombreuses vitrines sont réservées à des manuscrits et ouvrages de philosophie, de théologie bien sûr, avec la recension d’innombrables «querelles» et «réfutations», mais aussi de mythologie et de poésie antique. Les traités, corpus et autres copies à la main (dont l’Iliade d’Homère et Les Métamorphoses d’Ovide, agrémentées de scholies dans les marges) fascinent déjà pour la régularité et la patience que dénotent les écritures, où parfois l’on peut déceler des mains différentes, et les heures et les jours et les mois qui ont passé à cet exercice à la fois manuel et intellectuel. Il arrive que la censure fasse sourire, comme dans ce passage soigneusement raturé, où il était expliqué par quels moyens «magiques» il était possible de protéger les poussins de l’instinct chasseur des chats!

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