Disparition

Michel Galabru, «un pitre pas si con»

Le comédien français, grand homme de théâtre qui laisse une filmographie riche de quelque 250 rôles, est décédé à l'âge de 93 ans. Retour sur une carrière peu avare en nanars

Au moment de retracer la longue carrière de Michel Galabru, on se souvient forcément de l'adjudant Jérôme Gerber qu'il a interprété entre 1964 et 1982 dans les six films de la série du «Gendarme», tous réalisés par Jean Girault. Dans «Le gendarme à New York», il cuisinait à la mode de Bercy, dans une séquence restée fameuse, un T-bone steak américain. Les yeux pétillants et le verbe leste, il mitonnait l'entrecôte avec une ferveur communicative.

Michel Galabru, décédé lundi matin dans son sommeil à l'âge de 93 ans, était le dernier survivant du cinéma populaire français des années 1960-1980, dont il était devenu une figure incontournable, et aussi l'une des plus appréciées du public. Malgré une filmographie peu avare en nanars flamboyants.

Né le 27 octobre 1922 à Safi, au Maroc, où travaillait alors son ingénieur de père, Michel Galabru espère un temps faire carrière dans le football, avant d'opter pour le métier de comédien, en grand admirateur de Sacha Guitry qu'il était, allant jusqu'à s'habiller comme lui. Lorsqu'il entre au Conservatoire de Paris, il ne sait pas encore qu'il sera un acteur comique. Il débute ensuite à la Comédie-Française, où il se frotte dans les années 1950 au répertoire classique. Suite à quelques furtives apparitions au cinéma dès 1948, il enchaîne les seconds rôles. On peut notamment le voir dans des réalisations de Marcel Pagnol («Les lettres de mon moulin», 1954), Jean Boyer («L'increvable», 1958), Jacques Doniol-Valcroze («L'eau à la bouche», 1959) ou encore Marc Allégret («Les affreux», 1959).

Sur les quelque 250 rôles que j'ai interprétés, seuls quinze sont vraiment intéressants

En 1962, il est aux côtés de Jacques Dufilho et Jean Richard l'un des adultes de «La guerre des boutons», d'Yves Robert, avant de créer le rôle de l'adjudant Gerber deux ans plus tard dans «Le gendarme de Saint-Tropez», qui assoit sa popularité. Toujours prompt à accepter un petit rôle sans vraiment prendre le temps de lire le scénario, il enchaîne les films et téléfilms par dizaines, tout en continuant à se produire sur les planches, et se distingue le plus souvent dans des comédies sans grande valeur artistique ajoutée. «Sur les quelque 250 rôles que j'ai interprétés, seuls quinze sont vraiment intéressants», ne se gênait-il d'ailleurs pas d'affirmer.

Pourtant, un potentiel dramatique

En 1976, Bertrand Tavernier lui trouve le premier un fort potentiel dramatique et lui demande d'incarner le sanguinaire sergent Joseph Bouvier dans «Le juge et l'assassin», qui lui vaut l'année suivante la seule et unique reconnaissance cinématographique de sa carrière – il recevra également en 2008 un Molière du meilleur comédien pour «Les Chaussettes - opus 124», une pièce écrite pour lui par Daniel Colas. A sa grande surprise, il reçoit le César du meilleur acteur alors que les autres nommés sont Patrick Dewaere, Gérard Depardieu et Alain Delon.

Son talent enfin reconnu, il se distingue dans les polars «Flic ou voyou» (Georges Lautner, 1978), «Le mors aux dents» (Laurent Heynemann, 1979) et «Le choix des armes» (Alain Corneau, 1981), tout en continuant à cachetonner dans des longs métrages autrement moins glorieux, comme «Arrête de ramer, t'attaques la falaise!» (Michel Caputo, 1979) ou «Les sous-doués» (Claude Zidi, 1980).

Un des grands buts de l'existence, pour l'homme, c'est la femme. Mais naturellement, comme on n'en a droit qu'à une, tous les problèmes sont là.

De Michel Galabru, on aimait la gouaille joviale, qui faisait le bonheur des animateurs télé. En mars 2015, il s'amusait encore sur le plateau de «C à vous»: «Un des grands buts de l'existence, pour l'homme, c'est la femme. Mais naturellement, comme on n'en a droit qu'à une, tous les problèmes sont là, car c'est difficile de ne pas avoir un regard de temps en temps…»

Un homme profondément ébranlé par la mort de sa seconde épouse

La mort de sa seconde épouse, Claude, décédée en août dernier des suites de la maladie de Parkinson, l'avait profondément ébranlé, comme quelques mois auparavant la disparition de son frère. En mai prochain, il aurait dû interpréter dans le cadre du festival Maxi-Rires de Champéry le one-man-show autobiographique «Le cancre», dans lequel il se souvient de son peu d'aptitude pour les études, de son professeur d'art dramatique Louis Jouvet ou de sa rencontre avec Louis de Funès. Mais en novembre, il en annulait toutes les représentations, pour cause de «grosse fatigue».

En marge des innombrables pantalonnades dans lesquelles il a fait le zigoto, Michel Galabru excellait dans Molière, Feydeau, Goldoni ou Pagnol – «La femme du boulanger» était un des classiques de son répertoire.

Il fut accueilli en rock-star à Paléo

En 1995, le public du Paléo Festival l'accueillait en rock-star; venu réciter «Pierre et le loup», il apportait au conte de Prokofiev une jouissive dimension cartoonesque. Il y a quatre mois, à un journaliste de «Libération» venu le rencontrer, il se présentait comme «un pitre pas loin de la retraite, un peu éculé mais pas si con, déformé par ce métier voulant qu’à force de se montrer, on en fasse un peu trop… Et tout ça finalement pour pas grand-chose, puisque la renommée est amenée à disparaître, comme tout le reste.» Comme sa filmographie pléthorique, qui reste en grande partie invisible.

A l'heure où il tire sa révérence, souvenons-nous avant tout d'un acteur généreux à la bonhomie jamais prise en défaut. Un second rôle de premier choix comme on n'en fait plus, à l'heure où la comédie française grand public peine à retrouver un souffle nouveau, et manque cruellement de vrais talents.

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