Editorial

L'autre état d'urgence

Le système français est au bout du rouleau: mille et un défis attendent néanmoins la France en cette année 2016

Lors du premier Conseil des ministres de l’année qui s’est tenu lundi, François Hollande a sans surprise rappelé que le premier défi restera en 2016 la riposte au terrorisme. Logique, vu la menace qui pèse sur l’Hexagone «en guerre» contre l’Etat islamique, et alors que le premier anniversaire de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, se déroulera sur fond d’un état d’urgence, en vigueur jusqu’au 26 février.

Gare, pourtant, à ne pas faire du défi sécuritaire la seule pierre angulaire de ces douze prochains mois, antichambre de la présidentielle de 2017. Car si la proposition de déchoir de leur nationalité française les binationaux nés en France et condamnés pour terrorisme alimente ces jours-ci le débat politico-médiatique, le décalage n’en est pas moins patent entre cette effervescence post-attentats et les préoccupations des Français.

Trois Français sur quatre rejettent François Hollande et Nicolas Sarkozy

Le résultat des régionales de décembre, achevées hier par la désignation des présidents des régions redécoupées, a démontré combien les électeurs aspirent à un changement radical. Dans les urnes, cela s’est traduit par la confirmation du Front national comme premier parti, avec plus de 28% en faveur de ses thèses xénophobes, protectionnistes et anti-européennes. Dans les sondages, cela se traduit par la volonté de trois Français sur quatre de ne pas voir François Hollande ou Nicolas Sarkozy se représenter, et par l’aspiration d’environ 70% à un gouvernement d’union nationale.

«Le système est au bout du rouleau», ont averti plusieurs politologues. Une affirmation à prendre d’autant plus au sérieux que le non-renouvellement de la classe dirigeante française reste pathétique. Comment oublier que le favori actuel de l’opinion, l’ancien premier ministre gaulliste Alain Juppé, a été ministre en 1986, avant de diriger le gouvernement en 1995, et qu’il aura 71 ans lors de la prochaine course à l’Elysée?

D’extraordinaires potentialités minées par le chômage de masse

L’état d’urgence, décrété dans la nuit ensanglantée du 13 novembre, peut permettre aux forces de l’ordre de reprendre un avantage décisif contre les terroristes. Mais il n’est qu’une façade sécuritaire, dans un pays dont les extraordinaires potentialités sont minées par le chômage de masse, et où l’ascenseur social reste cruellement en panne, en raison d’un marché du travail sclérosé. La France, comme le prouve à très petite échelle l’extraordinaire succès des liaisons par bus depuis leur libéralisation, ou le boom de Uber dans les grandes villes, doit continuer en 2016 à redonner de l’oxygène à son économie anémiée. L’urgence est d’expérimenter des solutions. Surtout lorsqu’elles marchent ailleurs, y compris parfois en Suisse.

Le fait d’avoir recouru aux mesures d’exception controversées pour permettre à la police et à la justice de combler les failles exploitées par les criminels est néanmoins éloquent. Il démontre que dans cette France à la population turbulente et à l’état incontournable, la détermination est acceptée si elle est jugée indispensable et légitime. Le pire des scénarios, pour 2016, serait donc qu’au nom de la sécurité et de basses considérations électorales pré-présidentielles, l’autre état d’urgence, celui des réformes dans un pays bloqué, soit à nouveau nié et différé.

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