musique

«Boulez savait mettre les sons ensemble, et un musicien ressent cette alchimie»

Décédé à 90 ans, le compositeur a réussi à marquer les esprits tout au long de sa vie. Retour sur la carrière de Pierre Boulez avec Philippe Albèra, expert musicologue et pédagogue

Le Temps: Boulez restera-t-il comme un grand compositeur du XXe siècle?

Philippe Albèra: Personnellement, je pense que oui: sa musique est profonde, elle sonne bien, elle est euphonique et merveilleusement écrite. Certains compositeurs peuvent avoir des idées fortes, mais l’écriture n’est pas très profonde. Or, Boulez sait mettre les sons ensemble pour que ça sonne. Il y a une alchimie qu’un musicien ressent, surtout avec la distance. Du reste, pour tous les compositeurs, Boulez est une espèce d’Himalaya. Il suffit d’ouvrir une partition pour se dire qu’il y a beaucoup à apprendre là-dedans.

Comment son activité de compositeur s’est-elle déployée au fil des années?

Il y a quand même une ombre, je trouve, sur l’œuvre de Boulez, parce que cette œuvre est demeurée inachevée. Lui-même a connu des crises et des moments de difficulté. Le jeune Boulez fait preuve d’une spontanéité créatrice assez fulgurante – tout ce qu’il écrit entre 20 et 23 ans.

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Après, il y a une phase plus austère où il cherche à organiser le langage, où il produit des œuvres qu'il retire parce qu'elles ne lui satisfont pas, jusqu’au Marteau sans maître de 1955. Il y a eu Pli selon Pli, puis à nouveau une floraison d’œuvres au début des années 80 avec le premier Répons, le très beau Dialogue de l’ombre double. Ensuite, ça s’est raréfié. Boulez était très autocritique et exigeant envers lui-même. Il révisait sans cesse ses œuvres, et il voulait concevoir des grandes formes organiques et puissantes (d'où son intérêt pour Mahler et Wagner). Je sais d'ailleurs qu'il avait encore vingt minutes de musique pour Répons dans ses tiroirs, mais il n'est jamais parvenu les intégrer à l’œuvre en l'état.  

Comment expliquer que tant de gens trouvent la musique de Boulez encore inécoutable?

C'est un peu comme pour Picasso dont on a critiqué l'œuvre au départ («Un enfant de 8 ans peut dessiner comme Picasso!»). Ce sont des espèces de symboles. Boulez symbolise une musique qui n’est plus du tout dans les rails de la tonalité. En vérité, elle n’est pas si difficile à aborder que cela, mais il faut qu’elle soit digérée. Malheureusement, les orchestres et les institutions de concert ne font pas le travail pour permettre de tirer un fil historique entre son langage et les antécédents. Boulez, c’est un peu la synthèse entre la branche Debussy-Stravinski et la branche germanique Schönberg, Webern, Berg, jusqu’à Mahler et Wagner. Or, le saut pour le public est trop grand entre le «Concerto» de Mendelssohn et Boulez.

Qu’admirez-vous chez le chef d’orchestre?

Ce qui différencie toujours Boulez, c’est qu’il nous donne la partition telle qu’il a pu se la représenter intérieurement, à l’image du compositeur lui-même. Beaucoup de chefs ne sont pas à la même hauteur d'audition intérieure. On a une vraie lecture de la partition sans greffer des choses annexes. Ça me fait beaucoup penser aux descriptions qu'ont peut lire de Mahler en tant que chef d’orchestre: la clarté, l’équilibre des plans, le sens de la construction formelle. Quand on écoute une interprétation de Boulez une première fois, on peut se dire que c'est un peu froid; mais on entend tout. Les phrasés viennent de l'exactitude rythmique, des accents posés au bon endroit. Ce n’est pas une impression sur la musique, c’est l’essence même de la partition.

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