Carnet noir

Le compositeur et chef d'orchestre français Pierre Boulez est décédé 

Le compositeur et chef d'orchestre français Pierre Boulez s'est éteint en Allemagne à 90 ans. Hommage à un grand de la musique, dont le parcours a été marqué par une indépendance revendiquée

Le compositeur et chef d’orchestre français Pierre Boulez, 90 ans, est décédé mardi soir à Baden-Baden, en Allemagne, où il habitait, a annoncé sa famille dans un communiqué mercredi.

«Pour tous ceux qui l’ont côtoyé et qui ont pu apprécier son énergie créatrice, son exigence artistique, sa disponibilité et sa générosité, sa présence restera vive et intense», indique la famille dans le communiqué diffusé par la Philharmonie de Paris, dont il était l’initiateur.

Michael Haefliger, l'intendant du Festival de musique de Lucerne, a également réagi à la disparition de Pierre Boulez. Il a presque été «un demi-dieu» pour nous, la «jeune génération», a-t-il déclaré mercredi dans son hommage au grand compositeur.

En mars 2015, Le Temps avait célébré les 90 ans de l’artiste. Retour sur un parcours riche et exigeant.


Pierre Boulez, musicien bâtisseur du siècle

«Je vais vous jouer quelque chose. Ecoutez-moi.» Tout Pierre Boulez tient dans cette petite phrase. Le chef s’adresse aux musiciens de son Ensemble intercontemporain. Les instrumentistes se tiennent devant lui, l’archet levé et le souffle en suspens, avant de reprendre une phrase. «Je vais vous jouer quelque chose…»

Au micro de France Musique lundi dernier, lors de la journée consacrée au célèbre compositeur français pour ses 90 ans, la flûtiste Sophie Cherrier se souvient. L’étrangeté de la remarque, son évidence aussi, avait frappé la musicienne, il y a des années de cela. L’injonction demeure emblématique.

Pierre Boulez a toujours conjugué sa vie musicale à la première personne du singulier. Dans une indépendance revendiquée. De la table de composition jusqu’à l’estrade, l’homme se dresse seul devant le monde, quitte à écraser les gêneurs. A 90 ans, il s’érige à la fois comme le compositeur de la rupture et l’artisan d’une modernité qui s’appuie sur le passé.

La rigueur et la science du détail

Les musiciens sont ses instruments. Du petit au grand ensemble. Les partitions sont ses œuvres. Les siennes, à la calligraphie colorée si fine et codée, comme celles des autres. Face à l’orchestre, son geste est simple, droit. Ses mains aux doigts réunis dessinent des courbes et des traits nets. Le chef a conquis les plus grandes phalanges du monde à force de rigueur, de science du détail et d’art des lignes et de la construction. Aujourd’hui, il a quitté la scène, affaibli. Mais il demeure toujours dans les esprits. 

A voir et écouter. Dérive 2, composé et dirigé par Pierre Boulez

Ceux qui l’ont côtoyé s’entendent tous sur ses qualités. Et leurs revers. Son exigence intraitable (avec lui-même comme avec les autres) sait se mettre au service d’une communication attentive. Sa férocité dans la critique contraste avec une amabilité désarmante pour ceux qu’il respecte et affectionne. Mais son intelligence, aiguë et vive, a toujours dominé. Etre paradoxal. Admiré et redouté. Aimé et haï.

Le destin de Pierre Boulez s’est construit sur une forme d’écartèlement. L’antinomie signe sa direction d’orchestre, d’une clarté aveuglante dans une forme de sensualité. Le tiraillement transparaît aussi dans ses compositions, en constante recherche d’éclatement des formes. Du son au silence, des aigus aux graves, des sonorités opposées aux rythmes complémentaires: mélodies, harmonies, pulsations et timbres sont travaillés dans la fragmentation et l’explosion.

Voir: sur le site de France musique, une biographie multimédia de Pierre Boulez

Entre raison et passion

Comment s’est construite l’histoire de Pierre Boulez? Dans une ligne tendue entre raison et passion. Après le piano, à 7 ans, et des études secondaires au petit séminaire de sa ville natale de Montbrison, le jeune homme se tourne vers les mathématiques supérieures avant d’opter pour la composition. L’analyse, la construction, la réflexion, le calcul et le rapport des forces fixent les bases de sa conception musicale et de sa sensibilité artistique. Le compositeur se forme auprès d’Olivier Messiaen pour l’harmonie, avant de rejoindre René Leibowitz pour étudier le sérialisme.

Déjà, des coups de tête. Des brouilles et des réconciliations. Le bélier fonce, bute et revient. Ses amis et ses maîtres subissent tous ses périodes d’adoration et de détestation. Pierre Schaeffer, Karlheinz Stockhausen ou John Cage figurent parmi les élus reniés. La forte personnalité de Boulez fait le lit de sa réputation de briseur. Ses recherches musicales tournent obsessionnellement autour de la rupture et de la «pulvérisation furieuse de la continuité». Il n’y a pas de hasard…

Pierre Boulez dirige Repons durant le Festival d'Avignon en 1988 AFP / MONIKA JEZIOROWSKA

Pourquoi alors son influence perdure-t-elle encore avec tant de force? Parce qu’à ses talents de chef, de compositeur et de pédagogue, Pierre Boulez allie une autre forme de génie: un sens politique acéré. Et des appuis solides. Le grand manitou du postdodécaphonisme et du sérialisme intégral s’implique dans la défense de la vie musicale en France. Son expertise fait autorité sous l’ère pompidolienne.

Le musicien part en campagne culturelle. Il défend la création d’outils ambitieux et professionnels pour accueillir l’exploration et la diffusion de la musique actuelle. Du grand répertoire, aussi, qu’il voudrait voir accueilli dans des salles dignes d’orchestres internationaux. Mais il ne gagne pas sur tous les terrains.

Ircam, «Intercon» et Cité

Avec l’Ircam, studio de recherche acoustique dont Pompidou lui confie l’étude en 1970, Pierre Boulez remporte une première bataille. Le bâtiment signé Renzo Piano voit le jour en 1977. Le chercheur y étudie la création électronique et arpente la musique nouvelle avec son fameux Ensemble intercontemporain. Mais l’intellectuel ne s’arrête pas en chemin. Il milite aussi pour une Cité de la musique, qui sort de terre en 1995. Le complexe de Christian de ­Portzamparc est aujourd’hui indissociable du rayonnement culturel de la capitale française.Le visionnaire martèle encore la nécessité d’une grande salle musicale modulable, avant même la création de l’Opéra Bastille en 1989. Jack Lang le soutient. Mais les gouvernements successifs remanient un chantier interminable.

L’inauguration de la Philharmonie de Paris se fera à quelques semaines seulement des 90 ans de l’initiateur. Et lui donne finalement raison, bien qu’il n’ait pas été associé au projet final. Plus d’un quart de siècle après les premières ébauches, Paris s’est enfin doté de l’instrument rêvé par le pape de la musique contemporaine.

Dans le domaine de la création, ce n’est pas la prolixité qui caractérise le compositeur. En près d’un siècle d’existence, on compte une petite cinquantaine d’œuvres à son catalogue. Dont des «reprises». Et aucun ouvrage lyrique d’envergure. Réputé pour revenir sans cesse sur ses partitions, Boulez préfère les remodeler inlassablement plutôt que de créer de nouveaux ouvrages. Serait-ce par instinct de survie qu’il s’est tourné vers la direction d’orchestre? Il en est en tout cas devenu un maître incontestable.

Vidéo. Sa masterclass au Conservatoire de Paris en 2009

L’acuité de son oreille et de ses lectures est légendaire. Un chef qui compose entend tout… Musiciens et public redécouvrent les ouvrages à chacune de ses interprétations avec les orchestres qui l’appellent: Cleveland, BBC, New York ou Chicago.

Les modernes Schönberg, Berg, Webern, Varèse, Ligeti, Carter ou Berio ont ses faveurs naturelles. Mais aussi Debussy, Ravel, Mahler et tous les grands noms du répertoire. Sa curiosité le porte même vers Bartabas et Zappa. C’est dire! Quant à la palette pédagogique de son activité, entre master classes, cours ou répétitions, elle s’est étendue jusqu’à Lucerne. Pierre Boulez y a en effet fondé l’Académie du Festival. S’il a mis fin à son enseignement cette année, il en reste le directeur artistique. Une empreinte large, profonde et durable.

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