Pierre Boulez

L’opéra, une passion paradoxale

Le chef d’orchestre laisse des versions et des interprétations lyriques de référence

S’il y a un domaine où Pierre Boulez aurait pu paraître décalé, c’est bien celui de l’opéra. Quel univers plus lié aux conventions d’époques révolues, et aux contraintes d’une technique vocale héritée du passé? Quel monde moins révolutionnaire que celui défendu par le prénommé «Robespierre» de la musique contemporaine? Quand le compositeur et chef d’orchestre lance «il faut faire sauter les maisons d’opéra» au Spiegel en 1967, Il ne déclare pas la guerre au genre musical en soi. Il s’attaque à la façon obsolète de présenter l’art lyrique. Il défend la nécessité de placer le geste théâtral au centre des projets, en faisant appel à des metteurs en scène qui puissent sortir l’opéra de ses ornières traditionnelles. Il fustige aussi l’amateurisme des institutions, et exige un nombre suffisant de répétitions. On le voit encore partir en campagne, dans la foulée de la construction du nouveau paquebot parisien de l’Opéra Bastille, pour la création d’une salle modulable dans l’enceinte du mastodonte lyrique français. Il entend ouvrir la musique sur le monde et mélanger les publics. Trente ans plus tard, c’est dans le quartier de la Villette que la Philharmonie est finalement inaugurée en son absence, il y a juste un an (LT du 15 janvier 2015).

Quand il est en fosse, le lion ne se démène pas moins. Pierre Boulez «recompose» les ouvrages qu’il aborde en liant indissociablement le chant, l’orchestre et la conception scénique. A la façon de Wagner, qui concevait l’opéra comme un art total. Rien d’étonnant donc que le chef d’orchestre ait redimensionné l’aventure lyrique avec un Ring wagnérien d’anthologie. En compagnie de Patrice Chéreau, il signe à Bayreuth en 1976 une production qui fait scandale avant d’entrer dans la légende, puis dans l’Histoire lyrique. Depuis, on ne conçoit plus l’opéra de la même façon. Le duo s’est aussi attelé à des spectacles inoubliables, parmi lesquels un somptueux De la maison des morts de Janacek, qui a bouleversé le festival d’Aix-en-Provence en 2007, ou une mémorable Lulu de Berg en 1979 à Paris, dans la version révisée de Friedrich Cehra. Pierre Boulez se concentre sur des ouvrages dont il respecte les compositeurs et les metteurs en scène. Wagner, donc (Parsifal avec Christoph Schlingensief), Debussy (Pelléas et Mélisande avec Peter Stein), Schönberg (Moïse et Aaron avec Peter Stein), Bartok (Le Château de Barbe-Bleue avec Pina Bausch à Aix en 1998) laissent des souvenirs marquants. Sa direction claire, son sens de l’architecture musicale et des enjeux dramatiques, sa science des équilibres sonores, son art du rapport mélodique et harmonique et son respect scrupuleux des compositeurs comme des interprètes le placent haut dans la galaxie des chefs lyriques.

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