Rencontre

David Cronenberg et les superpouvoirs de la littérature

Ecrire était la première vocation du réalisateur de «Crash» et de «La Mouche». Avec «Consumés», un thriller géopolitique, son rêve de jeunesse devient réalité

David Cronenberg signe un premier roman. David Cronenberg, le réalisateur ? Oui, le réalisateur de Crash, de La Mouche et d'eXistenz, pour ne citer que ces trois films. Avec Consumés, il s'offre, à 72 ans, un rêve de jeunesse. Au siège des éditions Gallimard, qui publie la traduction française, le réalisateur canadien semble déjà faire partie des meubles. Son portrait en noir et blanc côtoie ceux de Romain Gary et de Michel Leiris. Dans son roman, un thriller géopolitique à cheval sur plusieurs continents, David Cronenberg ne renonce pas à ses fétiches: deux couples se laissent attraper dans les motifs arachnéens des nouvelles technologies, des mutilations corporelles et des pratiques sexuelles hors-normes. Entretien.

Lire aussi : A nos névroses

Le Temps: Etes-vous entré en littérature parce que vous êtes fatigué du cinéma? Maps to the Stars, votre dernier film, était une critique du monde hollywoodien...

David Cronenberg: Le cinéma m’est arrivé par accident. J’ai toujours pensé que je serais écrivain. Mon père était journaliste, spécialiste en affaires criminelles. La maison croulait sous les livres. Comme moi, il écrivait la nuit. Mon enfance a été bercée par le bruit de sa machine à écrire. La littérature m’est venue comme une évidence. Je me suis intéressé au cinéma parce que j’étais un passionné de technologies, un vrai geek, curieux des processus de fabrication. C’était l’époque de Kenneth Anger et de l’underground new-yorkais. Le cinéma sortait enfin du pur divertissement pour devenir un art à part entière. Pour l’étudiant que j’étais, c’était très attirant. Je ne pensais pas me laisser kidnapper par le cinéma mais c’est ce qui est arrivé.

- Le roman vous a-t-il permis des choses que le cinéma n’offre pas?

- Enormément de choses! Le roman est un espace de liberté incomparable, une forme bien plus intime et discursive que le cinéma. Du contenu au ressenti, il peut tout accepter. À l’écrit, vous pouvez dérouler une journée en la connectant à des évènements internationaux, à des souvenirs personnels, à des références subtiles. C’est impossible à l’écran. La littérature, et c’est ce qui m’attire, est aussi très indépendante. Si vous demandez à quelqu’un d’investir 10 millions de dollars dans un film, vous êtes aussitôt enchaîné à tout un tas de contraintes. L’écriture d’un roman n’impose aucune restriction.

- Passer des plateaux hollywoodiens à la solitude de l'écriture littéraire n'est pas évident. Quelle était votre routine de travail?

- Je ne corresponds pas tout à fait à l’image romantique de l’écrivain, ne serait-ce qu’à cause de mon recours aux ressources numériques. Après, il n’y a pas mille manières d’écrire un livre: à moins d’être Hemingway ou Nabokov, qui travaillaient debout, vous passez de longues heures à votre table. J’ai écrit Consumés sur un iMac 27 pouces, assis sur une chaise en métal dans ma maison de Toronto. Je m’imposais 500 mots par jour. C’était mon rythme, ça me prenait quelques heures par jour, en général au milieu de la nuit. Je ne suis pas du matin, mon métabolisme préfère l’obscurité.

- Dans votre roman, le personnage d’Aristide Arosteguy, un intellectuel français soupçonné du meurtre cannibale de son épouse, rappelle la figure de Sartre. En quoi vous inspire-t-il?

- C’est la profession d’intellectuel public qui m'intéresse. Je suis fasciné par cette figure de philosophe qui enseigne et qui participe à la vie politique, au gouvernement, à la vie sociale, et qui est par ailleurs artiste, puisque Sartre comme Simone de Beauvoir, comme Voltaire écrivaient des fictions. C’est une tradition française qui n’existe pas en Amérique du Nord. Aux États-Unis, Jean-Paul Sartre s’appelle Donald Trump, c’est une grosse différence. Je me voyais mal convaincre mes lecteurs que Célestine et Aristide Arosteguy puissent être américains. J’aimais aussi l’idée qu’ils appartiennent à l’élite intellectuelle européenne, en opposition au second couple de personnages, Naomi et Nathan. Ces deux jeunes journalistes, nord-américains et plutôt naïfs, s’embarquent dans une affaire qui les dépasse un peu, précisément à cause de ce décalage culturel. Sans le savoir, j’ai écrit Consumés à la manière d’un roman de Henry James. Il a plusieurs fois mis en scène ce schéma où de candides Américains tombent sous le charme d’Européens cyniques, brillants et sophistiqués.

- Et vous, de quel continent écrivez-vous?

- De partout. Ecrire est comparable à la performance d’acteur, sauf que l’auteur endosse tous les rôles. Il en va de la vraisemblance. Pour que les dialogues soient crédibles, pour comprendre la façon dont vos personnages bougent, pensent, souffrent, il faut littéralement les habiter. J’ai donc été, tour à tour, dans la peau d’une jeune journaliste canadienne, d’un philosophe français, d’un chirurgien hongrois…

- Et en tant que citoyen canadien, vous sentez-vous plus proche d’une pensée européenne ou nord-américaine?

- Je suis Nord-Américain, mais je suis surtout Canadien. La différence avec les États-Unis est très forte. Le Canada est un pays bilingue. Je ne parle pas vraiment français* mais je peux le lire. Je viens de terminer Soumission de Michel Houellebecq. Parler une deuxième langue, c’est pouvoir adapter sa manière de penser à une culture différente, une autre grammaire de l’esprit. Pour que le couple Arosteguy ait l’air français, je me suis immergé dans une pensée française. C’est certainement une illusion mais cette faculté de se sentir un autre en lisant un livre ou en voyant un film fait partie de ce que nous sommes. Si l'oeuvre atteint son but, elle peut et doit vous faire entrer dans la peau de ses personnages.

- Vous êtes connu pour être technophile, comment avez-vous effectué les recherches liées à votre roman, qui passe par Tokyo, Paris, Toronto et Pyongyang?

- C’est une combinaison de ressources. Un mélange d’expériences physiques, de recherches en ligne et de ressources intellectuelles glanées au fil de mes lectures et des films que j’ai vu. J’ai vécu quelques semaines avec ma femme dans le Marais lorsque je dirigeais à Paris la mise en scène de La Mouche au théâtre du Châtelet. J’ai récupéré le décor de cet appartement pour la partie française du roman. À Budapest, où j’ai tourné certaines scènes de M. Butterfly, je logeais à l’hôtel Gellért. J’en ai fait l’hôtel du Dr. Molnár. Lorsque je suis allé faire la promotion de mon film Spider à Tokyo, j’ai négocié une journée de libre avec chauffeur pour repérer et photographier la maison où se cache Aristide Arosteguy. C’était il y a 15 ans, mais j’ai conservé ces fichiers sur un disque dur en sachant qu’ils me serviraient. Pour le reste, j’ai utilisé Google Street View et la recherche d’images Google. Ou même Youtube, où des milliers de personnes partagent les vidéos de leurs vacances. On peut voir la piscine de l’hôtel, le lobby, le restaurant, c’est fantastique, il suffit de piocher.

- Vous consacrez plusieurs pages à décrire le procédé technique d’une imprimante 3D. A l’heure où les effets spéciaux peuvent tout montrer, la littérature a-t-elle renouvelé votre approche très sensuelle de la technologie?

- C’est une question intéressante, je n’y ai pas encore réfléchi... En écrivant ce livre, je voulais que les machines soit physiquement présentes. Si je parle de votre dictaphone, j’ai envie de le faire exister matériellement, je veux le mettre en lumière sous son meilleur jour. C’est mon approche de la photographie. J’imagine qu’à me lire, certains se diront, «bien sûr, il est très visuel parce qu’il est réalisateur». C’est faux. Mon intérêt pour la sensualité des objets précédait le cinéma.

- Les nouvelles technologies font désormais partie de notre quotidien. Vous fascinent-elles toujours autant?

- J’ai écrit le scénario de La Mouche sur les premiers ordinateurs Xerox 360. C’était un gros investissement. Vous voyez cette montre que je porte au poignet ? C’est une Apple Watch. Je lis sur iPad avec l’application Kindle. J’utilise un iPhone. Malgré mon âge, je reste un geek. Il s’avère par ailleurs que les technologies font partie de la performance professionnelle de mes personnages journalistes. Ça ne veut pas dire que ces objets occuperont autant de place dans mon prochain roman. Mais une fiction contemporaine peut difficilement faire l’économie des nouvelles technologies.

- Vous allez jusqu’à citer le type de capsule Nespresso que consomme l’un de vos personnages… Au-delà de la vraisemblance, ces descriptions relèvent-elles d’un plaisir esthétique?

- Je parle de ces capsules pour transmettre au lecteur que Nathan, jeune homme obsessionnel, consommateur invétéré, est sensible à ce genre de détails. C’est dans la construction du personnage. Au-delà des dialogues, je cherche les pensées qui les traversent. Encore une supériorité de la littérature sur le cinéma: elle donne accès au monologue intérieur des personnages. Au cinéma, il n’y a que la voix-off qui puisse faire ça, et j’en ai toujours eu horreur.

- A 72 ans, avez-vous l’impression de démarrer une nouvelle carrière avec la littérature?

- Reposez-moi la question dans dix ans ! Mais de fait, je constate aujourd’hui que l’idée de me plonger dans un nouveau roman me stimule davantage que le retour au cinéma. J’ai réalisé 20 films. Peut-être que c’est suffisant. Peut-être que j’ai dit ce que j’avais à dire. Peut-être que je ne ferai pas d'autres films, et ça ne m’inquiète pas du tout.   

Publicité