Edito

Phénix pop

Décédé deux jours après son anniversaire, David Bowie était bien plus qu’un simple mortel. C’était un artiste total qui avait orchestré son départ

Au moment de résumer l’importance de David Bowie dans l’histoire de la musique et de la culture pop, on pourrait simplement dire qu’il a en quelque sorte réussi à faire de sa vie une œuvre d’art. Il a dès ses débuts discographiques, à la fin des années 1960, été conscient de ce qu’il pouvait provoquer. Car dans le fond, il était beaucoup de choses: un chanteur et un musicien, certes, mais aussi un entrepreneur, un peintre, un producteur, un acteur. Aucun artiste n’a comme lui cessé de prendre des virages radicaux, de se réinventer, de surprendre. Et aussi de se cacher derrière des doubles, de s’inventer des alter ego lui permettant, le temps d’un album ou d’une tournée, de faire oublier qui il était réellement, lui qui a toujours cherché à rester secret sur sa vie privée.

En 2013, lorsque le jour de son 66e anniversaire il annonce la sortie de son premier album en dix ans, il prend tout le monde de court, à commencer sa maison de disques, qu’il n’avait pas informé de son retour en studio. Alors qu’on le pensait à la retraite depuis un malaise cardiaque en 2003, il publie «The Next Day», sur lequel, pour la première fois de sa carrière, il semble regarder en arrière. Mais il annonce qu’il n’accordera plus jamais d’interviews et qu’il ne remontera jamais sur scène. On pense alors qu’il livre son testament, jusqu’à la sortie, vendredi dernier, au moment où il fête ses 69 ans, de «Blackstar», un disque sur lequel il annonce en filigrane sa disparition prochaine. Car c’est aujourd’hui une certitude: Bowie, qui n’avait rien laissé filtrer du cancer qui le rongeait depuis une année et demie, avait orchestré son départ.

Sa mort a surpris, comme son retour inespéré de 2013. Comme sa renaissance artistique de 1996 avec l’album «1.Outside», ou comme, encore, sa période berlinoise, qui l’avait vu enregistrer loin de Londres des disques aventureux au moment où l’Angleterre vivait à l’heure du punk. Sa musique a marqué plusieurs générations d’auditeurs et d’artistes, mais son influence n’est pas circonscrite au seul champ musical. On ne compte plus les stylistes, cinéastes, photographes, plasticiens, publicitaires, écrivains qui ont cité, détourné ou commenté son univers. Un univers lui-même bardé de références – à George Orwell, William Burroughs, Le Corbusier, Fritz Lang, Die Brücke ou encore le mime Marceau. Bowie n’était pas seulement un musicien génial, capable de dresser des ponts, comme sur «Blackstar», entre le glam rock des années 1970 et le jazz new-yorkais contemporain. C’était un artiste total, un Phénix pop toujours en quête de renouveau, une icône qui a réussi, plus qu’aucun autre musicien, à osciller entre les milieux underground et une popularité parfois démesurée alors même qu’il n’a pas toujours vendu des millions de disques.

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