Beaux-arts

Lionel Bovier veut faire voyager le Mamco

Le nouveau directeur du Musée d’art moderne et contemporain de Genève a pris ses fonctions le 4 janvier. En marge de sa première présentation à la presse, le Genevois a répondu aux questions du «Temps»

A la rue des Vieux­-Grenadiers, Lionel Bovier occupe depuis une semaine son nouveau bureau de directeur du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco). Créée en 1994, l’institution a été dirigée pendant plus de vingt ans par Christian Bernard, son créateur. Pour l’historien de l’art de 46 ans, né à Genève, qui dirigeait depuis dix ans à Zurich les éditions de livres d’art JRP | Ringier, ce poste représente à la fois un retour aux sources et un défi, pour lui et pour l’institution, dans un monde de l’art que le marché a profondément transformé. Rencontre.

Le Temps: Vous revoilà dans votre ville natale après avoir longtemps vécu entre Zurich et Paris. Comment vivez­-vous ce retour?

Lionel Bovier: Très bien. Genève est une ville où j’ai grandi et fait mes études, où j’ai des amis et où je retrouve des habitudes. Le Mamco s’est ouvert alors que j’étudiais l’histoire de l’art à l’Université de Genève. C’est un musée qui m’a toujours frappé et passionné parce qu’il ne ressemblait à aucun autre. Il faut rendre hommage à Christian Bernard d’avoir réussi à ouvrir ce lieu singulier avec très peu de cartes en main si ce n’est la petite collection de l’Association pour un musée d’art moderne (Amam) et la volonté de quelques citoyens de la ville.

Christian Bernard avait pensé le Mamco dans ses moindres détails. Qu’est­-ce qui va changer avec votre arrivée?

L’accrochage de la collection. Pour reprendre le terme anglo­-saxon de «narrativ», j’aimerais établir un schéma narratif, un circuit, pendant les cinq prochaines années. Et raconter une histoire de l’art contemporain qui courrait de 1965 à nos jours avec les pièces conservées ici mais aussi avec des emprunts. Ce qui ne veut pas dire que les artistes et les œuvres seront toujours les mêmes pendant ces cinq années. Ils changeront, mais en s’inscrivant toujours dans le fil de l’histoire que je veux raconter. On attend aussi de moi une mise à plat des dispositifs. Comparé à des institutions ayant de plus gros moyens, avec 50 000 visiteurs par an, les chiffres du Mamco sont plutôt bons. Je dois maintenant évaluer les acquis, essayer de dessiner les ­perspectives d’évolution, définir les priorités et élaborer une meilleure communication, notamment numérique. Je reprends la direction d’un musée qui possède une identité forte. Il n’est pas provincial, il est différent, et c’est une chance. Il a un public local et régional qui lui est fidèle et il jouit d’une excellente réputation dans les pays francophones.

Justement, on a parfois critiqué le rapport privilégié du Mamco avec la France. Quels sont vos plans pour élargir les horizons du musée?

C’est vrai que lorsque j’étais à Paris on me parlait plus du Mamco qu’à Zurich. L’un de mes objectifs est très clair: il faut élargir son rayonnement, aussi bien en Suisse qu’à l’étranger. Ce musée a énormément fait appel à des collections françaises, que je juge moins bonnes que les collections suisses. J’ai l’intention de travailler avec mes collègues helvétiques. Quand on connaît les collections publiques de Bâle et de Zurich, on se demande pourquoi on ne l’a pas fait plus souvent.

Vous imaginez donc davantage de collaborations avec d’autres institutions?

Vous savez, on ne travaille jamais seul. En tant qu’éditeur, j’ai monté 700 projets avec 500 personnes différentes. J’imagine des expositions en coproduction internationale avec des lieux comme la Serpentine de Londres ou le Stedelijk d’Amsterdam dont je connais bien les directeurs et directrices. En fait, il n’y aura pas d’expositions produites par le Mamco seul. Je pense que ce n’est juste ni pour les artistes ni pour l’écologie de l’art aujourd’hui. Jusqu’ici les expositions du musée ne voyageaient pas. Christian Bernard défendait de manière presque idéologique des accrochages développés dans ses murs, et pour le musée uniquement. J’aimerais changer cela. Mais pas tout de suite. Il faudra au moins un an avant de pouvoir mettre au point ce type de collaboration.

Vous avez été curateur de la collection d’art contemporain de l’éditeur Michael Ringier, propriétaire du Temps. Fera­-t­-il partie des prêteurs du musée?

Oui sans doute. Mais Michael Ringier est un prêteur d’une grande générosité et il doit répondre à beaucoup de demandes. Je souhaite aussi créer des échanges avec des scènes nouvelles, comme celle qui s’est développée à Beyrouth où je suis déjà allé plusieurs fois. Et les liens qui unissent cette ville à Genève sont très forts. Je compte aussi sur le concours des artistes. Leur soutien et leur reconnaissance font qu’un musée est différent. Ce n’est pas parce que le Mamco va présenter l’histoire de l’art de ces quarante dernières années qu’il va s’interdire de frayer avec ce qui se produit aujourd’hui. Je vais voyager pour garantir ces contacts. Mais j’ai très peu de temps. Je devrais pouvoir en dire plus au printemps.

Et la collection du musée, comment comptez-­vous l’augmenter?

Le Mamco n’a pas de budget d’acquisition. Il doit faire appel à la générosité de ses mécènes pour acquérir des pièces. Je suis en train de réfléchir à comment acheter l’Appartement, un ensemble précieux d’art des années 60, qui se trouve dans le musée depuis son ouverture et que son propriétaire cherche désormais à vendre. De toute façon, les grands musées ont un problème avec leurs collections. Comment faire pour les enrichir, sachant que l’art coûte aujourd’hui extrêmement cher et qu’il nécessite d’importantes surfaces de stockage? La solution serait de pouvoir disposer des œuvres quand on en a besoin en constituant des collections en commun. C’est ce que fait le MoMA de New York avec le musée de Lodz en Pologne, qui possède un ensemble de référence sur les avant-­gardes d’Europe de l’Est.

Comment envisagez­-vous de travailler avec les autres institutions avec qui vous partagez le Bâtiment d’art contemporain, notamment le Centre d’art contemporain et le Centre de la photographie?

Je vais bien sûr travailler avec mes voisins immédiats, le Musée d’ethnographie et Quartier des Bains inclus, tout en encourageant des collaborations régionales, nationales et internationales. Pour faire exister une ville, la force du groupe est indispensable. C’est le seul moyen de réconcilier Genève avec son caractère cosmopolite et de l’insérer dans un agenda international du monde de l’art passablement chargé. Dans le passé, les relations avec le Centre d’art contemporain n’ont pas toujours été au beau fixe. Mais tout va bien. Avec Andrea Bellini, son directeur, nous allons commencer par ouvrir trois fois par an nos expositions ensemble.

Avez-vous des pistes pour améliorer l’accueil des visiteurs?

Ce bâtiment reçoit mal, c’est vrai. On y trouve des espaces un peu vides dans lesquels les visiteurs sont plus ou moins invités à s’asseoir, à prendre de l’information. Tout cela manque d’organisation. Il y a pourtant eu d’innombrables projets, mais aucun n’a jamais vraiment abouti. Christian Bernard s’est investi dans certains qui concernaient l’ensemble du site, susceptible de devenir le grand pôle de l’art contemporain en Suisse, mais il y a eu des blocages. Je ne connais pas encore assez bien les dossiers pour en savoir les raisons. Mais je vais y travailler. Il faut trouver le moyen de créer une dynamique. Je pense que cela prendra une année avant de voir des améliorations sensibles.

De quelle durée est votre contrat?

J’ai signé un contrat de cinq ans renouvelable deux fois. Ce qui est clair c’est que je ne resterai pas vingt ans. En cinq ans, on peut présenter de l’art contemporain. Pour le moderne, qui est aussi dans l’intitulé du musée, c’est impossible. Pour l’instant, les conditions offertes par le bâtiment ne sont pas assez bonnes et les agendas des emprunts sont remplis des années à l’avance. Je ne ferai donc du moderne que si je reste ici plus que les cinq premières années.

Avez-vous l’intention de monter une nouvelle équipe?

L’équipe existe déjà et je ne vois pas pourquoi je la remplacerais. Le personnel du musée ne ménage ni ses efforts ni sa motivation pour tenir à bout de bras une institution dont l’offre est énorme. Il y a un départ à la retraite très important qui est programmé, celui de la directrice adjointe, Françoise Ninghetto, qui est l’âme de ce musée. Je lui ai d’ailleurs demandé de rester encore quelque temps pour m’aider à comprendre le fonctionnement du Mamco et à réfléchir ensemble à la meilleure personne possible pour la remplacer à ce poste clé.


«Il faut accepter le projet Nouvel»

Le milieu culturel genevois reste relativement silencieux au sujet du Musée d'art et d'histoire. Le peuple votera le 26 février pour savoir s'il accepte la proposition d'agrandissement de Jean Nouvel qui attend son démarrage depuis dix-huit ans. Reste que la réalité est là: le bâtiment de l'architecte Marc Camoletti, construit en 1901, doit être rénové en urgence. Sur ce point, Lionel Bovier est clair: «Je trouverai déprimant que le projet n'aboutisse pas. Quoi qu'on pense de Jean Nouvel, de la difficulté d'adaptation aujourd'hui d'un projet dessiné il y a vingt ans, il vaut mieux construire quelque chose qui puisse être payé en grande partie par du financement privé, que rien du tout», estime-t-il.

Pour le nouveau directeur du Mamco, «l'obligation du MAH est de conserver ses collections dans un état décent. Ce que le mauvais état de cet édifice qui s'écroule rend compliqué. La Ville n'a donc pas le choix si elle veut continuer à recevoir au mieux les visiteurs du musée.»

Et de souligner: «On oublie de dire que la rénovation du Musée d'art et d'histoire, avec ou sans l'extension de Jean Nouvel, coûtera à peu près le même prix. Lancer un nouveau concours coûtera encore plus cher et prendra encore plus de temps. Et le musée n'en dispose pas. Le projet ne sera peut-être pas parfait, mais il n'a pas non plus l'ambition d'être éternel. Le bâtiment de Camoletti est de toute façon classé, quelque soit la qualité de son architecture. Ce que l'intervention de Jean Nouvel n'a pas forcément besoin d'être.» 

Elisabeth Chardon, Emmanuel Grandjean

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