Cinéma

Un «Macbeth» de bruit et de fureur

L’Australien Justin Kurzel a réuni Michael Fassbender et Marion Cotillard pour une mémorable nouvelle version de la pièce de Shakespeare

Avait-on vraiment besoin d’un nouveau Macbeth sur grand écran après les versions de référence laissées par Orson Welles (1948) et Roman Polanski (1971)? À l’instigation du producteur Iain Canning (Le Discours d’un roi, Shame), l’Australien Justin Kurzel, 40 ans, a osé. Choisi sur la base de son premier long-métrage, Les Crimes de Snowtown (Snowtown, 2011), récit éprouvant d’une série de meurtres qui déstabilise une communauté, il n’a certainement pas démérité. Le résultat n’a-t-il pas été sélectionné en compétition à Cannes? Son Macbeth, le premier à être tourné en Ecosse comme le voudrait l’intrigue, est tout ce qu’on pouvait espérer: une relecture à la fois classique et audacieuse de ce drame de l’ambition dévorante, imaginé il y a quatre siècles par William Shakespeare.

On croit connaître par cœur la sanglante tragédie du thane de Glamis qui, au XIe siècle, devint roi des Pictes par le crime, entraîné par son épouse. Mais il suffit qu’un metteur en scène digne de ce nom s’en empare pour qu’on soit de nouveau subjugué par sa puissance et son universalité, emporté par la noire poésie de sa langue. C’est le cas ici, dès un prologue ajouté à la traditionnelle ouverture sur la prédiction des trois sorcières.

L’enfant perdu

C’est aux funérailles de son enfant mort en bas âge qu’on découvre le couple maudit (Michael Fassbender et Marion Cotillard). Cette extrapolation, justifiée par une sortie ultérieure de Lady Macbeth à propos de «donner le sein», suffit à conférer des accents plus déchirants au drame: celui d’un couple uni pour le pire, qui cherche à combler un vide en prenant sa revanche sur ce coup du sort. Dès lors, le leitmotiv de l’enfant et de l’héritier absent, apparition spectrale qui vient les hanter ou rival trop réel à éliminer, devient omniprésent.

Le verbe théâtral n’écrase pas la dimension purement visuelle du cinéma

Là-dessus, le cinéaste a choisi de donner à voir la première bataille contre le rebelle Macdonwald, juste évoquée dans la pièce, qui vaut à Macbeth et Banquo (Paddy Considine) la confiance aveugle du bon roi Duncan (David Thewlis). L’occasion rêvée pour sortir le grand jeu: highlands dans les brumes et affrontement barbare dans la boue, avec ralentis et temporalité chamboulée, justifiée par les présages. Heureusement, Kurzel reste bien en deçà d’un montage «clip» et des cadrages poseurs façon 300. Si la stylisation est de mise, elle n’étouffera jamais le texte. Et inversement, le verbe théâtral, par des coupes bien senties, n’écrase pas la dimension purement visuelle du cinéma.

Pour ce qui est d’une modernité radicale, on est loin d’Akira Kurosawa et de son «Château de l’araignée» dans le style nô (1957) ou de Geoffrey Wright, un autre Australien, et son Macbeth contemporain sur fond de guerre des gangs (2006). Entre campements sur la lande et trône dans une cathédrale gothique, Justin Kurzel offre surtout un bel écrin aux plus fameuses tirades du Barde immortel (dont «La vie n’est qu’une ombre qui passe […], un récit plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et vide de sens»). Mais sans oublier de dérouler une interprétation suffisamment originale pour rester mémorable.

Michael Fassbender et Marion Cotillard forment un couple magnifique et infernal, aussi sexuel que cruel, tandis qu’ils se passent le relais pour s’enfoncer dans le crime. (DR)

Fassbender et Cotillard souverains

On pourra toujours préférer celle baroque et claustrophobe de Welles ou celle tout aussi sanglante mais moins maniérée de Polanski – la plus accessible, en osant une modernisation de la langue. Et pour les puristes, seul David Hayman (le vieux Lennox) parle avec un authentique accent écossais. Mais il faut reconnaître qu’en Fassbender et Cotillard le cinéaste a trouvé un magnifique couple infernal, aussi sexuel que cruel tandis qu’il se passe le relais pour s’enfoncer dans le crime. On pouvait s’y attendre, l’acteur irlandais joue parfaitement la faiblesse de son guerrier, transformé par les prédictions qui l’amènent à croire à son invulnérabilité. Mais la Française n’est pas moins remarquable en mère éplorée qui devient plus homme et plus impitoyable que son mari avant de finir consumée par le remords (ici, après avoir assisté à la mise à mort de Lady Macduff).

Le final ne déçoit pas. Après la seconde prédiction des sorcières que Macbeth ne serait vaincu que si la forêt de Birnam avançait sur sa forteresse de Dunsinane, plutôt que la ruse d’arbres coupés par ses ennemis pour avancer masqués, le cinéaste a imaginé un incendie qui amène la forêt sous forme de cendres et embrase les cieux pour son duel fatal avec Malcolm, fils de Duncan. En une idée, puissamment visuelle, tout est dit. Et certes pas par un idiot au discours insensé.


*** Macbeth, de Justin Kurzel (Royaume-Uni 2015), avec Michael Fassbender, Marion Cotillard, David Thewlis, Paddy Considine, Sean Harris, David Hayman, Jack Reynor, Elizabeth Debicki. 1h53

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