Civilisation

Pour accueillir les nouveaux genres, les linguistes américains triturent voire torturent la grammaire

La nouvelle fera pâlir tous les anglicistes: pour éviter de choisir entre le masculin «He» et la féminine «She», un groupe de grammairiens américains recommande d'utiliser un «They» au singulier, plus neutre et moins discriminant. So what? 

L'événement, dûment commenté par la radio publique américaine NPR comme par le Washington Post, a eu lieu le 7 janvier à Washington, lors de la réunion annuelle de la très officielle, très festive et très ouverte Société américaine de dialecte. Tous les ans, 200 linguistes, enseignants, historiens, journalistes et étudiants élisent le mot de l'année, qui reflète un état ou un moment politique de la langue. En 2011 c'était «Occupy», l'année dernière le hashtag #Blacklivesmatter.

«They», au singulier

Cette année, un petit mot vieux de plusieurs siècles a été distingué par l'honorable société: «They». Mais pas dans son utilisation traditionnelle, le pronom pluriel qui peut désigner des hommes, des femmes, ou des hommes et des femmes. Non, le «They» d'aujourd'hui est singulier, si on ose dire.

«They», avec ses dérivés «Their» ou «Them», est en effet de plus en plus utilisé dans une acception neutre, asexuée, pour éviter de devoir préciser s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. Ainsi en anglais académique il faudrait dire:

Everyone wants his or her child to succeed at school

(Tout le monde veut que son enfant réussisse à l'école)

Mais il est de plus en plus courant d'entendre et de lire «Everyone wants their child to succeed at school», et pas seulement dans le rap ou dans les milieux branchés.

Faire une place aux genres nouveaux

La formule est plus rapide et plus efficace. Depuis longtemps, elle est utilisée en cas de doute sur l'identité d'une personne, lorsqu'on parle d'un suspect non identifié par exemple. Elle permet surtout de faire une place à toutes les personnes qui ne se sentent pas à l'aise dans une identité grammaticale trop marquée - qu'elles soient transsexuelles, transgenres, queers, à l'identité fluide, troisième genre, enfin toutes les personnes qui ne se sentent pas à l'aise avec les normes sociales dominantes d'assignation de genre. A Harvard, les étudiants peuvent ainsi depuis la dernière rentrée choisir «They» comme pronom de référence lorsqu'ils s'inscrivent - «une évolution bien nécessaire», commente la revue de la prestigieuse université, jamais  en retard d'une révolution. Même Obama a eu recours au «They» dans son Discours sur l'état de l'Union. 

«Tout le monde l'emploie aujourd'hui, consciemment ou non», explique l'article de la NPR. «C'est la seule solution sensée à l'absence de pronom neutre pour la 3e personne», reconnaît le Washington Post - le quotidien américain utilise d'ailleurs depuis fin 2015 le «They» neutre dans ses articles, au grand dam des puritains de la langue.

Déjà en usage chez Shakespeare et Jane Austen

Oui, des puritains de la langue: car cet usage est attesté chez les plus grands auteurs de la langue anglaise, comme Chaucer, Shakespeare, ou Bagehot, excusez du peu. «I would have every body marry if they can do it properly» peut-on lire dans Mansfield Park de Jane Austen (Tout le monde devrait se marier s'il peut le faire correctement). «Everybody has their failing» (Tout le monde peut se tromper) disait aussi l'écrivaine, tandis que les grammairiens de l'époque victorienne corrigeaient en «Everybody has His failing», le masculin l'emportant sur le féminin...

Depuis les années 1970 les féministes ont beaucoup fait pour «dégenrer» la langue. L'actualité politique américaine devrait aussi contribuer à renforcer encore l'usage du «They»: on lirait avec un peu d'étonnement «Every candidate thanked his spouse, including Hillary»... (intraduisible tel quel en français)

Justement: ce sont les traducteurs qui vont s'arracher les cheveux: sortie de son contexte, une phrase aussi simple que «When I greet a friend I hug them» va devenir très, très compliquée à transcrire en français (Quand je salue un/une ami/e je le/la serre dans mes bras). 

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