Art contemporain

Ai Weiwei vaut des briques

Secouer les consciences, c’est bien, les transformer en actes reste une autre paire de manches. Même à grands coups de tweets et de photos Instagram, comme brique par brique

On pourra dire ce qu’on veut de l’artiste chinois le plus célèbre du monde. Saluer son courage de critiquer ouvertement son gouvernement par tous les moyens possibles depuis son atelier de Pékin. Admirer cette pugnacité qui lui valut la prison, une assignation à résidence et une confiscation de passeport. Mais trouver un brin démagogiques ces dernières sorties artistiques sur l’île de Lesbos, point de chute dramatique des migrants, et les juger en partie motivées par cette autopromotion médiatique dont il a l’expertise des rouages. Attendons de voir l’écho de ce monument constitué de bouées et gilets de sauvetage. Au début du XXe siècle, les avant-gardes voulaient changer le monde. Sans grand succès au vu de l’évolution des choses. Ai Weiwei ne se fait sans doute aucune illusion d’arriver au même résultat. Secouer les consciences, c’est bien, les transformer en actes reste une autre paire de manches. Même à grands coups de tweets et de photos Instagram.

Ah oui! il y a quand même quelque chose que l’artiste chinois a réussi à faire bouger. En octobre 2015, Weiwei s’était vu refuser par Lego sa commande massive de briques en plastique. L’artiste en voulait des tonnes dans le but de reproduire avec, dans le style d’Andy Warhol, 175 portraits de dissidents politiques emprisonnés ou condamnés à l’exil. Le fabricant danois motivait sa décision sur le mode apolitique, prétextant ne pas vouloir être impliqué, même de loin, dans un projet forcément sulfureux. Weiwei voyait surtout dans cette censure la trouille de la marque de jouets la plus puissante du monde de se froisser avec un gouvernement irritable, à la tête de son plus gros marché potentiel. «C’est une attaque contre la créativité et la liberté d’expression», écrivait-il alors. Furibards, ses fans, qui se comptent par millions, y étaient allés de leurs commentaires. L’un d’eux photographiait une poignée de briques balancée au fond d’une cuvette signée R. Mutt, comme l’urinoir de Marcel Duchamp.

Pendant ce temps, Lego ne bronchait pas et les réseaux sociaux battaient le rappel. Des briques arrivaient chez Weiwei par milliers de partout sur la planète pour que l’exposition Andy Warhol-Ai Weiwei à la National Gallery of Victoria de Melbourne puisse finalement ouvrir. Fin de l’histoire. Et puis mardi soir, hop! revirement. Lego annonçait changer sa politique. Elle laissera désormais quiconque faire ce qu’il veut avec ses briques pour autant que l’auteur précise qu’il le fait en son nom propre, sans engagement de la marque scandinave. Beau joueur, Ai Weiwei tweetait dans la foulée «Belle décision #libertéd’expression». Les artistes peuvent changer le monde, mais tout doucement.

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