Spectacle

Mark Twain l’enchanteur brûle les planches

Le Genevois Yvan Rihs signe une version théâtrale séduisante des «Aventures de Huckleberry Finn». Ingénieux et souvent prenant, le spectacle est à l’affiche du Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, avant le Théâtre du Loup à Genève

«Vous monterez bien dans ma pirogue?», lance Mark Twain à son lecteur et désormais spectateur, grâce au metteur en scène Yvan Rihs. Au Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, c’est toute une jeunesse qui pagaie. Dehors, la neige fait crac sous la Moon Boot. Dedans, les pagaies volent. Car telle est la vertu des Aventures de Huckleberry Finn, ce roman-fleuve que Mark Twain achève en 1885, à l’aube de la cinquantaine: elles donnent le sens de la géographie, intime et romanesque. Et c’est toute la réussite de la création du Genevois Yvan Rihs que de faire passer cet élan. Tout n’est pas accompli, de loin pas, dans ce spectacle. Il patine parfois, souffre de longueurs, de maladresses de jeu. Mais il est porté par un amour contagieux de sa matière.


Comment ne pas être pris au seuil de l’épopée? Une guitare de western flirte avec une voix de bimbo de saloon. Le guitariste Pierre Omer ourle le chant de Kylie Walters, cette danseuse qui pique d’étoiles la nuit. Admirez-la, son bustier attrape-coeur, sa blondeur punk, ses bras qui dégagent l’horizon. Volupté de ces ailes-là. A cet instant, on vole. Comme au cinéma, le titre de l’histoire se lit sur un écran géant, avec cet avertissement: quiconque cherchera un sens au récit sera poursuivi. Sacré Mark Twain. Sacré Yvan Rihs. Dans un éclair surgit une escouade de branquignols, on dirait les enfants de Neverland, Peter Pan rôde. Mais on se trompe d’époque et de continent, c’est Tom Sawyer qui fait le chef de gang. Il est joué par l’irrésistible Camille Mermet, physique d’elfe, croquante.


Tom Sawyer, c’est la vedette. Mark Twayn l’a imposé au premier plan de l’imaginaire américain par son roman publié en 1876. C’est le grand frère spirituel si on veut de Huckleberry Finn. Camille Mermet, tenue de motarde rouge, joue ça: l’insolence, la condescendance, l’amusement de l’aîné. Il faut dire qu’ils sont formidablement penauds, les apprentis héros, Vincent Fontannaz d’abord en Huckleberry poupin, des incertitudes plein les joues; Wissam Arbache plus tard, dans le rôle de Jim, le «nègre», l’ami improbable et pourtant providentiel; Robert Molo enfin, père-la-fureur de Huckleberry. Dans une sorte de portrait de famille, ils sont tous là, à l’orée de la fable.


Théâtrales, ces Aventures de Huckleberry Finn? Pas à première vue. Après Tom Sawyer, Mark Twayn est adulé. Il aspire à une nouvelle voie romanesque – lui qui se méfie de ce genre. Il se lance dans Huckleberry Finn. Mais s’épuise au bout de seize chapitres. Une panne monumentale. Sept ans d’abandon. Avant de reprendre l’ouvrage avec une excitation de desperado juvénile. L’oeuvre est une boîte à malices, elle déboule sans boussole, elle se rattrape aux branches – ces subterfuges que l’auteur invente à mesure. C’est Shérérazade au pays de Buffalo Bill. Yvan Rihs et sa bande ont été sensibles à l’injonction de Mark Twain: ils ont à leur tour inventé des formules pour que la saga brûle les planches.


C’est qu’il y a ici un plaisir de l’astuce, un plaisir aussi de varier les dispositifs, d’alterner les registres, de jouer aux artificiers pour épater le badaud. Voyez comme la troupe se transforme en «big band» et comme le roman cascade en musique. Voyez encore comme Tom Sawyer alias Camille Mermet plane dans le ciel du théâtre, histoire de ne pas perdre un mot d’une conversation entre Huckleberry et Jim. Il y a certes des nids-de-poule, des scènes qui s’enlisent, comme celle où Roberto Mollo éructe en père indigne. Il y a aussi des vieux trucs dont on se lasse: un abus de fumée pour épaissir le mystère. Mais le ressort ne casse jamais.

Les Aventures de Huckleberry Finn est une fabrique de liberté. Pour l’écrivain qui aspire à un autre ton. Pour son jeune héros englué dans les préjugés. L’Amérique de Mark Twain se remet mal de la Guerre de Sécession. L’abolition de l’esclavage fait frémir une partie de la population. L’auteur parle aussi de ce poids-là. La plus belle scène du spectacle est celle-ci: dans une nuit de guet-apens, Vincent Fontannaz tombe sur Roberto Molo dans le rôle d’un chasseur de «nègres marrons», c’est-à-dire en fuite. Huckleberry est tenté de dénoncer son ami Jim. Il a ça en lui, cet impératif catégorique. Sous vos yeux, son ombre tremble. Mais il sauve son compagnon.

Il était une fois en Amérique… Yvan Rihs prévoit la deuxième partie du voyage pour l’automne 2017. Vite un canoë, le Mississipi n’attend pas.


Les Aventures de Hucklberry Finn, La Chaux-de-Fonds, Beau-Site, jusqu’au 17 janvier (www.tpr.ch); puis Genève, Théâtre du Loup, du 30 janvier au 14 février.

Publicité