Lyrique

Mamelles déjantées et Gaîté classique

Lausanne affiche pour la première fois un doublé danse et opéra. Surprenant

Lyrique ou chorégraphique. Jusqu’à présent, il fallait choisir. Dans les maisons d’opéra, les deux genres sont traditionnellement séparés. D’un côté la danse et ses spectacles spécifiques, de l’autre le chant avec ses productions originales. Les barrières sont en train de fondre. On voit en effet plus régulièrement des soirées où la mixité est de mise. Lorsque les opéras de petites dimensions imposent de programmer une autre oeuvre en deuxième partie, pourquoi ne pas mettre en valeur les autres forces artistiques maison ou locales? L’idée est judicieuse et permet de mélanger les publics en faisant découvrir à chacun d’entre eux des univers auxquels ils ne sont pas toujours habitués.

A Lausanne, la première tentative du genre est inédite. En ouverture, les Mamelles de Tirésias, opéra bouffe surréaliste de Francis Poulenc, a tout pour dérider les plus récalcitrants au monde lyrique. Et en clôture, la Gaîté parisienne d’après Jacques Offenbach dans une révision de Manuel Rosenthal, assure aux lyricomanes une approche traditionnelle du ballet que Maurice Béjart créa en 1978. Mais à l’issue de ce duo scénique détonant, on se demande si le projet ne tient pas un peu du mariage de la carpe et du lapin.

On veut bien admettre que la musique, la culture et la poésie française puissent servir de lien entre ces deux ouvrages. On peut concevoir que l’esprit parisien imprègne également les partitions de Poulenc et d’Offenbach. Mais qu’y a-t-il de commun entre le surréalisme burlesque du livret de Guillaume Appollinaire, qui dresse une forme de pamphlet délirant de la France de l’après-guerre, et la sorte de biographie que Maurice Béjart a tricotée autour du vaudeville hautement 19e siècle du tandem Meilhac-Halévy? Pas grand chose, si ce n’est le talent des interprètes, l’intensité de leurs interprétations et quelques échappées oniriques du ballet.

Tout commence donc dans le délire de la mise en scène d’Emilio Sagi, très à son affaire dans les digressions surréalistes d’Apollinaire. La production des Mamelles de Tirésias est apparue au Teatro Arriaga de Bilbao en 2009, avant de passer par le Liceu de Barcelone. C’est évidemment dans une distribution différente qu’elle arrive à Lausanne. Mais avec une fougue, une vivacité de jeu et de coloris et une liberté de ton intactes.

La folie d’images se conjugue sans retenue à la déraison générale, sur fond de féminisme, d’incitation à la reproduction et de grinçante satire politique et sociale. Il y a du rire, du plaisir et de l’extravagance à tous les niveaux, dans l’habile décor baroque décliné sur deux étages de Ricardo Sanchez-Cierda, et les costumes hilarants de Gabriela Salaverri.

Il n’était pas évident pour Régis Mengus d’assumer un mari juché sur de hauts talons, en robe cousue de soutiens-gorge rose bonbon. Ces innombrables mamelles de dentelle ne l’ont pas empêché de chanter droit, vert et solide, d’une voix pleine sur un jeu parfaitement dosé. Céline Mellon n’a elle non plus pas défailli en Thérèse corsetée et Tirésias militaire. Sa voix fine aux aigus ravageurs, sa vitalité, sa maîtrise scénique et son timbre d’agrume la propulsent au sommet d’une distribution générale de grande tenue.

Le BBL a de son côté repris brillamment la chorégraphie Walt Dysneyienne un rien datée de Béjart, avec des danseurs d’une finesse artistique et d’une précision technique impressionnantes. Masayoshi Onuki (Bim) habite le plateau avec une grâce enfantine devant la cruelle Madame d’Elisabet Ros, l’Offenbach électrique de Mattia Galiotto et une troupe étincelante de caractères juvéniles. Pour lier la gerbe musicale, Daniel Kawka et l’OCL rendent avec élégance et souplesse la sensualité et l’ironie de Poulenc, comme la gouaille et l’énergie primesautière d’Offenbach selon Rosenthal.

Opéra de Lausanne les 20, 22 et 24 janvier. Rens: 021 315 40 20, www.opera-lausanne.ch.

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