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Michele Millner, un soleil en scène

La co-fondatrice du Théâtre Spirale, à Genève, reprend «The Stones», une pièce sur la colère adolescente. Bientôt, elle sera également Janis Joplin. Portrait d’une quinqua libre et lumineuse

La neige pour rencontrer la très solaire Michele Millner? La météo est taquine. Mais il en faut plus pour refroidir la co-fondatrice du Théâtre Spirale, cette compagnie genevoise ouverte sur l’Afrique et l’Amérique latine, qui, depuis 1996, a établi ses quartiers dans une ancienne parfumerie. Tandis que tout somnole sur les bords de l’Arve, ce jeudi matin, la metteur en scène donne déjà ses notes aux comédiens de «The Stones», une pièce qui raconte l’adolescence, sa soif de transgression et son inconscience (LT, 22.10.2014). Le spectacle est repris une grosse année après sa création, il s’agit de lui conserver toute sa rage musclée, sa force d’évocation.

Pourquoi le théâtre?, questionne-t-on d’emblée, alors que les jeunes comédiens sont partis se préparer pour la représentation scolaire. Michele, crinière poivre et sel, les yeux toujours joyeux, cite cette phrase de Brecht: «Au temps de ténèbres chantera-t-on encore? Oui on chantera le chant des ténèbres.» Comme la neige, qui ne traduit pas le feu de la dame, l’idée de ténèbres jure avec son concentré de force positive. «C’est vrai, je suis assez souriante, je parle souvent de tendresse et de douceur. Mais l’Occident traverse un moment spécialement violent auquel je suis sensible. J’ai grandi dans un foyer très politisé, avec des débats constants sur comment on devait vivre sur cette terre. Plus que jamais, le théâtre peut amener cette ouverture sur l’autre, cette dédramatisation de l’immigration. Je suis une fille de l’exil, je sais que le déracinement est une chance, mais aussi un tourment.»

Exil? Oui, à 10 ans, en 1970, Michele quitte son Chili natal pour l’Australie avec sa sœur cadette et ses parents, car sa maman, journaliste de droite, est opposée au régime d’Allende. «Autant dire que je ne suis pas partie pour les bonnes raisons!», sourit la comédienne qui est aussi une militante pour la démocratie et une formidable chanteuse. De ce Chili, justement, la jeune fille a gardé les chants, la cuisine et cet art de la fable au coin d’une table. On a retrouvé tous ces ingrédients dans «Albahaca», en 2010, une de ses plus belles réussites. «Oui, j’ai une nostalgie de cette vie colorée avec ma grand-mère, mais, arrivée en Australie, j’ai trouvé une nouvelle marraine: Mrs Mc Donald, une professeure de théâtre qui ne jurait que par Brecht, avait été artiste de cabaret et qui, épouse d’un Irlandais, avait une vision du monde musclée. C’est avec elle, grâce à un exercice d’échauffement, que j’ai découvert le pouvoir de l’imaginaire. On se couchait au sol, les yeux fermés. Elle mettait une musique enveloppante et nous parlait d’une boule orange qui grandissait, grandissait, avant d’exploser et libérer la vision paradisiaque d’un ciel bleu éclatant. J’ai compris à ce moment qu’on pouvait faire exister un univers rien qu’avec les mots.»

A la maison, les mots ne sont pas que visions du paradis. Le père de Michele, qui est retourné sur les bancs de l’université, développe une pensée marxiste opposée aux convictions de la cheffe du foyer. «Le débat, très argumenté, ne cessait jamais. J’ai appris à me positionner.» C’est sans doute pour cette raison que la jeune Michele rejoint à 21 ans la compagnie activiste Sidetracks, basée à Sydney. Contre l’avis de son père qui voulait des filles intellectuelles, la jeune femme interrompt une licence en anglais et en histoire pour «entrer en théâtre». «Cette compagnie a connu très vite un grand succès, car nous abordions des sujets de société que nous allions jouer dans les usines, les écoles et sur les places publiques. Les spectateurs, assis en rond, faisaient le décor, et participaient à ces propositions qui étaient jouées et chantées.»

Le chant, déjà, une évidence. Aujourd’hui, cette passion de la musique éclate lorsqu’on voit Michele Millner sur scène – dans «Janis and the Blues!», notamment, un spectacle hommage à l’icône psychédélique qui est repris du 10 au 14 février –, ou à la tête du Chœur ouvert, formation amateur qui chavire les cœurs. Récemment, cet ensemble est allé en Sicile chanter des airs traditionnels jazzifiés par le pianiste Maël Godinat et le saxophoniste Yves Cerf, compagnon de Michèle. L’expérience a remué les insulaires. «Dans le chœur, il y a beaucoup de participantes d’une cinquantaine, soixantaine d’années. Les Siciliens ont été émus de voir des femmes de cet âge chanter avec un libre rapport au désir. Cette idée de l’émancipation est aussi un de mes combats permanents», souligne la metteur en scène qui, à la création de Récits de femmes, de Franca Rame, l’an dernier, a été «bouleversée par des témoignages de spectatrices concernées».

C’est que le théâtre de Michele Millner est vivant, vibrant, porté par une implication du corps de tous les instants. Il peut être parfois maladroit, il n’est jamais gratuit ou froid. «Cet investissement et cette fraîcheur, je les ai hérités de l’Ecole Lecoq que j’ai intégrée à 24 ans. J’avais tourné pendant deux ans avec Sidetracks en Australie, j’étais épuisée et j’avais besoin d’une formation. Je suis venue à Paris où j’ai beaucoup appris», explique celle qui, depuis 1998, donne des ateliers théâtre unanimement salués pour leur qualité. Chez Lecoq, Michele a pratiqué l’analyse du mouvement et l’improvisation, elle a surtout appris l’importance de la légèreté. «Jacques était formel. Selon lui, si on était trop dans l’engagement, on tuait le jeu. A l’époque, je n’étais pas d’accord, car j’aimais affirmer mes révoltes, mais aujourd’hui, je pense qu’il a raison. Si on ne joue pas avec l’innocence de l’enfance, on écrase le sens.»

Cette innocence, on l’a vue à l’œuvre dans le magnifique «Joue-moi quelque chose», créé en 2013 d’après des textes de John Berger. L’idée? Donner vie à des récits d’ouvriers et de paysans de Haute-Savoie. Le spectacle qui se déployait entre ombres et lumières, se vivait tantôt comme un torrent bondissant, tantôt comme une veillée intime. Un grand moment. «Comme beaucoup de Genevois, je trouve insensée cette méfiance, voire cette haine à l’égard de la France voisine. Aujourd’hui, je suis très intégrée à Genève, mais quand je suis arrivée de Paris avec ma fille de quelques mois dont je devais m’occuper, j’ai vécu des heures de grande solitude. Depuis, je me suis toujours battue pour que l’immigration soit au centre de notre programmation.» Un intérêt qu’elle partage avec Patrick Mohr, co-fondateur du Théâtre Spirale en 1990 et père de ses deux enfants, Mia et Léo, la vingtaine, qui se destinent aussi à la scène. «Patrick et moi restons très proches dans le type de théâtre que nous voulons défendre. Un théâtre simple, humain, porté par la musique et le mouvement et qui touche le cœur des gens.» Michele Millner, un soleil en hiver.

The Stones, jusqu’au 23 janv., à la Parfumerie, Genève, 022 341 21 21, www.laparfumerie.ch; le 10 mars, au Rennweg 26, Bienne.

Janis!, du 10 au 14 fév., au Grand Théâtre de La Parfumerie, Genève, 022 341 21 21, www.theatrespirale.com

PROFIL

Le 29 août 1960, naissance à Santiago, au Chili

1970. Exil à Sydney, en Australie

1984. Entrée à l’Ecole Jacques Lecoq, à Paris

1990. Fondation du Théâtre Spirale, à Genève

1996. Installation à la Parfumerie et ouverture en 1998, des ateliers-théâtre du Spirale

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