Portrait

Piotr Anderszewski, pianiste apatride

Après un beau récital donné jeudi à la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds, le pianiste polonais de 46 ans est attendu lundi et mardi prochains à la Salle Métropole à Lausanne. Un «grand fainéant» terriblement perfectionniste

On amène deux citrons pressés. Pas d’eau pour diluer l’acidité, c’est du pur, ça vous arrache la langue. «C’est quand même rude, ce citron!», dit Piotr Anderszewski. Le cadre est assez pittoresque: le café «Le Pré aux Clercs», à Paris, à deux pas de l’église Saint-Germain des Prés. Le temps de verser de l’eau bouillante dans les jus, il embraie sur sa jeunesse, à Varsovie puis en France. «Je ne me souviens pas avoir pris une décision consciente, de devenir pianiste.»  

Sur une musique commerciale en toile de fond (assommante, à vrai dire), on déroule le fil de cette carrière entamée il y a vingt-cinq ans. C’était en 1990, au Concours de Leeds. Le pianiste polonais de 21 ans avait choisi lui-même les «Variations Diabelli» de Beethoven – réputées très difficiles – et les «Variations» de Webern – non moins difficiles – pour l’épreuve de récital. Il traverse sans problème les «Diabelli». Mais dans Webern, il s'arrête soudain de jouer, en plein milieu, se lève et quitte la scène. «Les gens aiment bien cette histoire. Mais vous n'imaginez pas combien c'était traumatique, à l’époque. En fait, je n’étais pas du tout prêt pour le métier. Les premiers concerts après Leeds, j’ai failli tout casser, ça aurait pu mal tourner. C’est seulement plus tard que, lentement, je me suis construit pour aborder cette profession.»

Ce retrait violent, inattendu, a paradoxalement lancé sa carrière. Mais son destin de pianiste se façonne à Varsovie, sous occupation soviétique, dans les années 1970. Ses parents – la branche paternelle en particulier – sont de fervents mélomanes. «Pour moi, la musique, ça a commencé par écouter des disques. J’étais un enfant assez turbulent paraît-il, et la seule façon de me calmer, c’était que ma mère m’enferme dans une chambre avec un disque. Ça me mettait dans un état d'hypnose.» Ses premiers souvenirs d’œuvres écoutées? «Vous allez rire: «Eine kleine Nachtmusik» de Mozart, et le «5e Concerto pour piano» de Beethoven», surnommé L'Empereur. 

«Je n'ai jamais aimé travailler au piano»

Lui n'a pas tant le profil d'un battant. «Je n'ai jamais aimé travailler au piano, je suis un grand fainéant», lâche-t-il. Il n'y a pas de regret dans sa voix, juste une constatation. Il raconte que dans sa maison d'enfance, il y avait un vieux piano droit. C'est sur cet instrument que le petit Piotr fait ses premiers essais - déjà l'attrait du son, la sensualité de la touche (car c'est un sensuel). Mais il n'a rien d'un élève modèle. A Varsovie, impossible d'échapper au culte de Chopin, et au fameux concours qui porte son nom. «L'événement» national suscite des débats passionnels. «Les discussions en famille n'en finissaient pas: qui joue mieux les «Polonaises», qui joue mieux les «Mazurkas», etc. J'avais une grande-tente qui mettait du ferment dans la conversation. Elle était toujours contre l'avis de tout le monde, et ça se terminait presque en bagarres…»

Sa mère, elle, est hongroise. D'où des merveilleux souvenirs de vacances, l'été à Budapest, avec sa sœur aînée, auprès d'une grand-mère qui les gâtait. «J'ai été très marqué par la Pologne, par son histoire, par toutes ces tragédies qu'est le pays, au fond. Par comparaison, la Hongrie me semblait un pays beaucoup plus calme, plus «normal» j'ai envie de dire. Il faisait plus beau, plus chaud; on mangeait mieux.»

Formation musicale en France et en Pologne

Il a 7 ans lorsqu’il suit ses parents (son père travaillant dans le commerce extérieur) en France. Oui, l'apprenti pianiste présente des facilités, ayant certaines prédispositions virtuoses «que je trouve pas du tout intéressantes », s'empresse-t-il de dire. «La facilité, c'est très dangereux. Les limites, ça oblige à développer l'imaginaire vers lequel on veut tendre.» Il va passer de main en main auprès de divers professeurs, à Lyon et à Strasbourg chez la pianiste franco-suisse Hélène Boschi, une ancienne élève de Cortot, mais à 14 ans, ses parents retournent en Pologne. «Comme on a beaucoup voyagé à l'époque, je n'ai jamais bénéficié d'un suivi rigoureux. Ça a été un parcours très décousu, mais en même temps, c'est une richesse, si on arrive à assumer des bases tellement éparses.»

Se forger son art à soi. Rien que le choix d'une œuvre peut relever du casse-tête chez ce doux rebelle. «Je dois être 100 % convaincu par l’œuvre, par le fait que cette œuvre et moi – avec mes dons, mes limites, tout ce que je suis – allons susciter un dialogue qui donnera quelque chose de valable et d'unique. Si je ne sens pas ça, j'ai du mal même à me lancer.» Piotr Anderszewski marque une pause (toujours le boum-boum en arrière-fond). Puis, après quatre ou cinq secondes: «Et chaque œuvre que j'aborde, j'ai l'impression que c'est comme si j'apprenais à jouer du piano de zéro. Je ne fais pas ça exprès: c'est comme une nécessité de ne pas commencer sur un acquis où certaines choses sont déjà faites.» 

«Un doigté, c'est comme une chorégraphie»

Quand il dit qu'il est un «grand fainéant», on a du mal à le croire. Derrière cette nonchalance de façade, c'est un perfectionniste. Il sculpte le son avec une oreille infaillible. Il joue Bach, compositeur qui réclame une écoute aiguë des différentes voix polyphoniques. Il prend part au montage de ses disques. A la fois indécis et très déterminé, obstiné même, il est capable de rejouer la «Deuxième Partita» de Bach en bis lorsqu'il n'est pas satisfait de sa première lecture. Sa technique repose sur des doigtés méticuleusement choisis. «Un doigté, c'est comme une chorégraphie. Ça dicte le mouvement, ça dicte le geste, ça dicte aussi la musique.» Surtout pour Bach: «Vos mains doivent tout le temps être divisées en voix. Très rarement la main applique un seul geste. Elle applique un, deux ou trois gestes et dans des directions différentes.»

Paris, la Pologne, Londres, Lisbonne: ce sont ses ports d'attache. «Je suis un peu apatride. Je recherche toujours un endroit où j'aimerais me sentir chez moi. C'est une recherche complètement vaine je crois, mais Lisbonne a évoqué ça très fortement en moi. C'est un endroit de passage, un port, la dernière ville d'Europe en quelque sorte.»  L'architecture portugaise l'émeut pour sa simplicité et sa justesse des proportions, «une élégance naturelle un peu désuète, un peu triste.» Et toujours une pensée pour l'Angleterre où, avec le recul, l’incident du concours fut une bénédiction.

La Chaux-de-Fonds et sa «magnifique» Salle de Musique 

Vingt-cinq ans après, il sillonne l'Europe, s'arrête parfois en Suisse, où il goûte au silence. «En règle générale, j'aime bien être en Suisse. On y est comme s'il y avait du coton partout.» Pour la deuxième fois, il a fait escale à La Chaux-de-Fonds. «J'adore La Chaux-de-Fonds. Il y a ces rues quadrillées, on se croirait au Nord du Canada, on est un peu hors du monde... Et puis la Salle de Musique est magnifique, c'est l'une des meilleures d'Europe!» Là, son visage s'illumine: il n'est plus cette «personne un peu triste» qui peut noyer sa mélancolie dans Schumann. On le sent vibrer, et soudain, le citron paraît plus léger. Presque sucré.


Les concerts

Piotr Anderszewski en récital à la Chaux-de-Fonds. Oeuvres de Bach («Partitas Nos 6 et 1»), Schumann («Papillons op.2», «Geistervariationen») et Szymanowski. Jeudi 21 janvier à 20h15, Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds. http://musiquecdf.ch

Piotr Anderszewski avec Heinz Holliger et l'OCL: lundi 25 et mardi 26 janvier à 20h, Salle Métropole de Lausanne. www.ocl.ch

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