Portrait

Camille Luscher, une traductrice à 100 à l'heure qui recherche le défi

Rencontre avec Camille Luscher, traductrice des auteurs germanophones Max Frisch et Arno Camenisch mais aussi co-organisatrice des Rencontres de Bienne qui réunissent ce week-end auteurs et traducteurs

Elle court, elle court Camille Luscher. Grande valise à roulettes dans une main, sac en toile écrue pour transporter son ordinateur sur l’épaule, le pas vif et le sourire aux lèvres, elle débarque à la gare de Bienne où auront lieu les 9èmes Bieler Gesprächen, une plate-forme d’échange et d’expérimentation qui réunira une cinquantaine d’auteurs et de traducteurs de tout le pays, du 23 et 24 janvier, à l’Institut littéraire suisse.

Je fais deux ou trois retraites par an, pour me concentrer sur le texte que je dois traduire et n’être qu’avec lui. Cela me permet d’entendre son rythme et sa voix.

Co-organisatrice de l’événement, la traductrice littéraire lausannoise - d’allemand en français - débarque justement du Collège de traducteurs Looren, près de Zurich, un endroit où elle a passé une semaine et qui accueille des traducteurs pour des «retraites». «J’y vais deux ou trois fois par an, pour me concentrer sur le texte que je dois traduire et n’être qu’avec lui. Cela me permet d’entendre son rythme et sa voix. J’avance bien dans cet endroit, au milieu de la nature. J’y rencontre des professionnels du monde entier, lors des repas. Parfois, c’est la tour de Babel. Nous essayons de nous comprendre.»


Une vie à 100 à l'heure

La jeune femme traduit actuellement un texte de Max Frisch, «Aus dem Berliner Journal», pour les éditions Zoé. Un auteur dont elle a déjà traduit «Guillaume Tell pour les écoles». Elle compte également à son actif deux ouvrages du Grison Arno Camenisch: «Sez Ner» et «Derrière la gare», traduction pour laquelle Camille Luscher a obtenu le prix «Terra Nova» de la Fondation Schiller Suisse.

«Je suis chanceuse. Je vis mon rêve. Mais cela n’enlève pas la peur de ne pas être à la hauteur lorsque je traduis.»

Collaboratrice à 40% au Centre de traduction littéraire, à l’université de Lausanne, elle fait également partie du comité de l’AdS (Autrices et Auteurs de Suisse), une association qui compte quelque 1 000 écrivains et traducteurs, anime des lectures avec des auteurs alémaniques et des traducteurs, fait des visites guidées à la Collection de l’art brut à Lausanne et traduit régulièrement des extraits de textes pour le Courrier, la revue Viceversa ou Belles Lettres. Une vie à 100 à l’heure? «Je suis chanceuse. Je vis mon rêve. Mais cela n’enlève pas la peur de ne pas être à la hauteur lorsque je traduis.»


Elève nulle en allemand


Née à Genève, Camille a dix ans lorsqu’elle déménage à Lausanne, avec sa mère, journaliste. Ses parents ont divorcé. Son père, lui, est maître d’enseignement et de recherche en didactique du français langue étrangère à l’Université de Genève. Au collège, puis au gymnase, où elle a choisi l’option psycho-philo, elle revendique la place de «deuxième plus nulle de la classe en allemand». «Je n’apprenais pas souvent mes vocabulaires. Heureusement, j’étais sauvée par la grammaire.» Elle a dix-huit ans et sa maturité en poche lorsqu’elle décide de partir une année à Berlin, comme jeune fille au pair. «Je m’étais dit: «J’ai fait huit ans d’allemand et je n’arrive pas à comprendre mes compatriotes. Pour connaître la Suisse, il faut savoir l’allemand.» Petit détail: la nouvelle épouse de son père enseigne l’allemand et s’occupe de traductions.

Le déclic à Berlin

La jeune Vaudoise passe une «très belle année» à découvrir la capitale allemande et à apprendre la langue de Goethe, au contact de trois enfants. De retour en Suisse, elle se lance dans des études d’allemand et de français moderne à l’Université de Lausanne (UNIL) et termine son master in Contemporary Art Practice dans les domaines de la littérature et de la traduction, à la Haute école des arts de Berne. Elle est encore étudiante, lorsqu’elle trouve sa voie: elle sera traductrice littéraire. Deux fois de suite, elle suit un cours facultatif au Centre de traduction littéraire de l’UNIL. De quoi être repérée et encouragée par sa directrice, Irene Weber Henking. En 2009, alors qu’elle est en train de terminer ses études, les Editions d’en bas l’appellent et lui proposent de traduire Sez Ner, un roman d’Arno Camenisch. Elle sera accompagnée par Marion Graf, «la star des stars» dans le petit milieu de la traduction. «C’était exceptionnel! J’ai mis mon bachelor de côté et me suis mise au travail durant trois mois. Cette proposition faisait partie d’un programme de mentorat développé par Pro Helvetia.»

A la recherche du défi

Aujourd’hui, à vingt-huit ans, Camille Luscher peut se permette de dire «non» lorsqu’une maison d’édition lui propose un texte «qui ne représente pas un défi.» «Mais c’est rare, car je m’enthousiasme très vite pour des projets.» Elle-même démarche parfois les éditeurs pour les convaincre de traduire un livre. «Après trois ans de recherche, j’ai réussi à persuader les éditions Quidam, à Paris, de traduire Eleonore Frey, une merveilleuse auteure suisse.»

Une traduction en 3 phases

La traduction est devenue la passion de la Lausannoise. Il suffit de lui poser une question pour s’en rendre compte. Son visage s’illumine et la jeune femme parle, explique et raconte. Les heures passées à découvrir l’univers de l’écrivain dont elle va s’occuper, «pour entrer dans sa langue et sa réflexion». Les heures passées à approcher un ouvrage: une première fois en le découvrant et en l’interprétant assez rapidement. Une deuxième phase suit, durant laquelle elle fluidifie le français. Arrive la troisième, la plus laborieuse, qui consiste à «rentrer en profondeur dans la structure du texte», pour affiner, chercher le mot exact, parfois durant deux heures. «Dans ce cas, il vaut mieux arrêter. Le mot vient alors à mon esprit en me lavant les dents, lorsque je fais à manger ou que je parle avec des amis.» Artiste ou artisane, Camille Luscher? Un peu les deux. «On doit devenir artiste si on désire bien traduire des textes littéraires, au moins le temps d’un livre. D’ailleurs, je trouve important que le nom du traducteur figure sur le livre d’un auteur. La nouvelle génération se bat pour que les choses changent. Ne pas reconnaître les traducteurs, c’est ne pas reconnaître quasi 50% de la littérature.»


Lectures publiques, samedi 23 janvier, à 20 h, au Centre Pasquart, Bienne
www.bielergespraeche.ch

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