Classique

Piotr Anderszewski, un peintre des sons

Le pianiste polonais a conquis le public venu l’écouter à la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds, jeudi dernier. Il jouait Bach, Schumann et Szymanowski

Quoi de plus approprié que «L’Adieu» des Scènes de la Forêt de Schumann pour clore un récital? Piotr Anderszewski a congédié le public de manière très touchante, jeudi soir à la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds, avec cette pièce tendrement mélancolique. Un adieu sur la pointe de pieds, après un récital consacré à Bach, Schumann et Szymanowski.

A 46 ans, le pianiste polonais est au sommet de ses moyens. Elégant, courtois (quoique gardant une certaine distance avec le public), il conjugue autorité et raffinement. L’acoustique flatteuse de la Salle de Musique magnifie son jeu, créant une sorte de halo autour des notes sans perdre en clarté de la définition. Jusqu’aux rangs les plus reculés, on goûte aux splendides sonorités qu’il tire d’un piano de concert Steinway très bien réglé. Entre alacrité et miroitements, il suggère toute une palette de couleurs à la manière d’un peintre.

Dans Bach, cet esthète cultive un style aussi singulier que ceux de Sokolov, Perahia ou Schiff. Il attaque la 6e Partita en mi mineur de manière fébrile. Les traits sont âpres, les chromatismes à vif, sur un ton déclamatoire évoquant quelque peu une improvisation. Puis vient le thème du «fugato», bien marqué à la main gauche, avant que les voix ne se superposent. Piotr Anderszewski fait ressortir certaines lignes polyphoniques, d’autres étant laissées à l’arrière-plan, dans des nuances bien différenciées. La «Courante» a quelque chose de fantomatique, avec son incessant ballet de syncopes. La «Sarabande» est truffée d’ornements au caractère éploré (avec des effets de pédale impressionnistes pour suspendre les harmonies), puis la «Gigue» (à nouveau le chromatisme génial de Bach!) impose sa rythmique implacable.

Dans Papillons de Schumann, Piotr Anderszewski (en proie à quelques approximations digitales) cerne l’esprit de cette musique éminemment poétique. Il oscille entre lyrisme et accents emportés (presque rageurs, parfois!). Mais les rapports de tempo ne sont pas toujours très cohérents. Certaines pièces sont jouées très lentement, d’autres vite, là où l’on souhaiterait plus de fluidité dans l’enchaînement d’une à l’autre. Tout cela paraît trop voulu.

A l’inverse, le pianiste est comme un poisson dans l’eau dans Métopes de Szymanowski (compositeur polonais du XXe siècle). Ce langage très suggestif, faisant appel à une large palette de timbres, lui permet de dévoiler sa science du clavier. Une musique aux sonorités diaphanes, aux grappes d’arpèges, dans le sillage de Debussy, Ravel et Scriabine. Retour à Schumann, avec les énigmatiques Geistervariationen suprêmement interprétées. Le pianiste restitue à merveille ce mélange de sérénité et d’inquiétude permanente qui émane de l’ultime oeuvre pour piano de Schumann. On y entend des voix intérieures curieusement enfouies. Le compositeur était déjà victime d’hallucinations psychiques lorsqu’il a écrit cette pièce en février 1854 et allait se jeter dans le Rhin.

Piotr Anderszewski profite du silence dans la salle, à la fin de ces variations, pour enchaîner sans plus attendre la 1ère Partita de Bach. De la lumière spirituelle émanant des Geistervariationen, on passe ainsi à la pureté du langage de Bach. Toute la Partita est jouée avec candeur et sensibilité (à nouveau l’usage de la pédale pour suspendre les harmonies dans la «Sarabande»). Le pianiste s’y montre également animé (la «Courante»). Il joue à l’octave supérieure la reprise du deuxième «Menuet», d’où un côté un peu naïf et angélique (voire précieux…). La «Gigue» est abordée avec virtuosité, le musicien mettant en valeur le déroulé harmonique du morceau. Ce mélange de précision et de raffinement haute couture fait la singularité d’un artiste qui se distingue par un ton unique.

Concerts: Piotr Anderszewski avec Heinz Holliger et l’OCL: lundi 25 et mardi 26 janvier à 20h, Salle Métropole de Lausanne. www.ocl.ch

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